Mauvais genre

Avril 2014

J’ai bien peur d’arriver « comme des figues après Pâques », les amis, comme on dit chez nous en Flandre. Je vous explique, vijgen na Pasen, venir comme des figues après Pâques, ça veut dire arriver comme les carabiniers d’Offenbach. Qu’est-ce que les carabiniers d’Offenbach ont à voir avec des figues? après Pâques? Eh bien ça veut dire que j’arrive trop tard, tout simplement. Mais Pâques c’est dans deux semaines?! Certes, mais je ne suis pas une figue que je sache. J’ai dit « Comme des figues après Pâques ». Et donc ma figue à moi c’est la journée des femmes. Et cette figue-là, elle arrive largement après Pâques. Vous me suivez? Non, ceci n’est pas un poisson d’avril. C’est la journée internationale des femmes, celle du 8 mars. Et comme toutes les journées des femmes, il n’y en a qu’une par an. S’agit donc de ne pas la rater! C’est pourtant ce que j’ai fait. D’ailleurs j’ai aussi raté notre rendez-vous annuel du 14 février, la Saint-Va-len-tin! N’allez y voir aucun rapprochement de sens, genre histoire de meufs, nonon, je constate juste que j’ai consacré mes dernières chroniques aux problèmes de transports, pas ceux de l’âme, les questions de mobilité: bagnoles, trafic, trains, ces choses-là. C’est rigolo parce que moi en fait depuis quelques mois, je ne bouge plus. Je travaille chez moi. Mais soit, c’est donc en ouvrant le journal la semaine du 8 mars que je me suis souvenue de la journée des femmes. Il y en avait des articles sur les femmes dites! Il n’y en a qu’une par an, de journée des femmes, mais cette année on y a mis le paquet! Le Soir s’est même fendu d’une série de trois articles de fond, trois jours de suite et De Morgen d’un supplément de 20 pages.

Le meilleur c’était quand même l’article dans le Nouvel Obs intitulé « Le testicule engendre l’audace ». La phrase est d’Alexis Carrel. Qui se souvient encore d’Alexis Carrel? Je vous le demande. Une recherche rapide sur Wikipedia nous apprend que ce « ce Prix Nobel de médecine en 1912, pionnier de la chirugie vasculaire, renommé pour son expérience du cœur du poulet battant in vitro pendant un temps très supérieur à la vie du poulet, s’était fait mondialement connaître par la publication de L’homme cet inconnu en 1935. Il plaida notamment pour l’eugénisme  » car « la sélection naturelle n’a pas joué son rôle depuis longtemps, beaucoup (entendez, « trop ») d’individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de la médecine« . Je me demande bien où il rangeait les poulets, parmi les êtres supérieurs parce que leur cœur continue de battre après leur mort, ou parmi les êtres inférieurs dont il faut se débarrasser car sans testicules?

Enfin, de toute façon plus personne n’oserait dire une chose pareille aujourd’hui? Pas si sûr quand on pense à tous ces gens qui s’insurgent en France contre l’enseignement de la « théorie du genre » à l’école. En effet, une rumeur folle s’est emparée de la France qui voudrait que l’Éducation nationale veut enseigner aux enfants des choses affreuses: « qu’ils ne naissent pas fille ou garçon comme Dieu l’a voulu mais qu’ils choisissent de le devenir »[1] ou comment se masturber dès la maternelle. Après le mariage pour tous voici la masturbation pour tous! Quelle horreur! Des parents ont donc décidé de retirer leurs enfants de l’école pour protester contre « l’enseignement obligatoire de la théorie du genre ». C’est Farida Belghoul l’instigatrice de cette mobilisation anti-genre. Meneuse dans les années 1980 du mouvement des « Beurs », elle a évolué comme Dieudonné vers l’extrême droite d’Alain Soral. Eh oui, c’est malheureux, mais il y a des femmes antiféministes comme il y a des noirs antisémites.

En Flandre, le gouvernement s’est lui aussi emparé du concept de « gender » mais ça ne serait pas plus qu’une adhésion sémantique selon les féministes flamandes, qui dénoncent une novlangue pseudo féministe de récupération politique[2]. Dans sa note d’intention le ministre en charge de l’égalité des chances et de l’enseignement dans le gouvernement flamand, Pascal Smet (SP.A), qui a l’air de vouloir faire son comeback à Bruxelles lors des prochaines élections, nous gave de genderbeleid (politique du genre), genderexpressie et genderidentiteit, mais tout ceci n’est que poudre aux yeux servant à effacer les inégalités qui existent encore entre les sexes selon l’auteure de l’article, Ida Dequeecker. Exemple: le ministre de l’égalité des chances a créé un lien sur son site web, dénommé le « genderklik » où nous pouvons lire que « dans les couples, il arrive souvent qu’un des conjoints fasse un pas de côté sur le plan de la carrière professionnelle pour s’occuper des enfants et du ménage ».

Le genre devient ainsi un concept neutre, qui toucherait aussi bien les hommes que les femmes de façon indifférenciée, sans hiérarchie, en effaçant le rapport de force, la domination d’un sexe par l’autre. Comme le rappelle fort opportunément Ida Dequeecker, le genre est un concept élaboré par les Womens studies pour analyser les rapports sociaux entre les sexes et ne peut en aucun cas se substituer à ceux-ci et certainement pas faire l’objet d’une politique.

Heureusement, il y a le 8 mars pour nous rappeler –au moins une fois par an- la dure réalité des faits « genrés ». Quelques chiffres: en Belgique seulement 7% des hommes travaillent à temps partiel contre 40%[3] des femmes, ce sont donc bien les femmes qui dans le couple « font un pas de côté » pour s’occuper du ménage. En 2012 encore, les femmes gagnaient en moyenne 21% de moins que les hommes et un rapport récent de l’Agence européenne des droits fondamentaux[4] nous apprend qu’une femme sur trois en Europe a été victime de violence physique et/ou sexuelle. Une femme sur trois…

Les choses ne s’améliorent pas donc, bien au contraire. Le sexisme gagne du terrain partout, dans les médias, dans la pub, en politique. Ainsi Liesbeth Homans, l’égérie N-VA d’Anvers s’est fait interviewer récemment à Reyers laat (un magazine quotidien d’information sur Canvas) sur ses commissures de lèvres qui tombent. Et que ça lui faisait une bouche triste, voire arrogante, et que ça pouvait nuire à son image, et qu’est-ce qu’elle en pensait? Bon je n’aime pas spécialement Liesbeth Homans, la politique, celle qui a dit et écrit que le racisme est une notion relative, mais franchement pourquoi l’interroger sur son physique, est-ce qu’on demande à Elio di Rupo pourquoi il se teint les cheveux? Vous ne m’entendrez jamais utiliser le surpoids de Maggie de Block pour critiquer son action politique. C’est son poids dans les sondages qui me gêne. C’est triste à dire mais nous avons ça en commun Liesbeth, Maggie et moi, nous appartenons au mauvais genre, 364 jours par an.

[1] http://www.bfmtv.com/societe/une-rumeur-lenseignement-theorie-genre-a-lecole-se-propage-sms-697168.html

[2] Ida Dequeecker: Van Smet tot Smet: de pseudofeministische Newspeak van het gelijkekansenbeleid

http://linksfeminisme.wordpress.com/2014/03/10/van-smet-tot-smet-de-pseudofeministische-newspeak-van-het-gelijkekansenbeleid/

[3] http://www.loonkloof.be/fr

[4] http://fra.europa.eu/fr/press-release/2014/la-violence-legard-des-femmes-un-phenomene-omnipresent

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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