Tchouc tchouc

Janvier 2014

Pour ceux qui ont lu ma dernière chronique, ils auront compris que la voiture est un moyen de transport qui peu s’avérer assez imprévisible. Pourtant, beaucoup estiment encore qu’en montant dans leur voiture, ils utilisent le moyen le plus confortable et le plus rapide pour se rendre d’un point à un autre. Pendant que je vous écris, il n’y a pas moins de 147km de files sur les routes belges et la vitesse moyenne est de 20 km à l’heure. Pour aller de Charleroi à Bruxelles le temps estimé est de 97 minutes, ça fait quand même beaucoup pour 60km. Et tout ça à 9:30 du matin, cad après l’heure de pointe. Une journée normale quoi, sur les routes de Belgique et de Flandre.

Moi je préfère de loin le train. Ce qui est quand même un peu bizarre à y bien réfléchir, sachant d’où je viens. Mais bon, même mon père -qui en son temps a pourtant sauté d’un train qui devait l’emmener à Auschwitz- n’en a pas tenu rigueur aux trains, ces merveilleux engins qui permettent de se déplacer tout en lisant un bon livre, écouter de la musique, taper la carte ou même regarder un film, à condition bien sûr de ne pas se retrouver coincé debout pour cause de manque de place à l’heure de pointe ou en été sur le trajet de la mer. Aujourd’hui mon père n’est certes plus en état de sauter d’un train en marche, mais il vient volontiers me rendre visite en chemin de fer grâce aux tarifs sénior de la SNCB. Malheureusement le pauvre, il est sur la ligne la pire de tout le réseau belge, Bruxelles-Namur, ce qui lui a déjà valu quelques aventures. Déjà en temps normal les trains ne roulent jamais à l’heure, mais dès le moindre souffle de vent, de flocon de neige ou de température en baisse ou en hausse, les retards s’allongent et parfois se muent en suppressions. Une suppression c’est quand le chiffre rouge annonçant le nombre de minutes de retard à droite du tableau se transforme en « train supprimé! » (point d’exclamation inclus) puis finit par disparaître, avec l’annonce du train. Floup! Plus d’annonce et surtout plus de train. Rien qu’en octobre dernier 1664 trains ont été supprimés. Heureusement pour mon père, comme il est systématiquement fort en avance, il peut encore attraper parfois le train en retard de l’heure précédente. D’ailleurs c’est un peu ce que projette de faire la SNCB pour résoudre ce problème lancinant de manque de ponctualité. Désormais, pour arriver à l’heure, les trajets seront allongés. En d’autres termes, au lieu de mettre 25 minutes pour aller de la Gare du Midi à la gare de Gand-Saint-Pierre, le train mettra disons 40 minutes. Au lieu d’attendre sur le quai, vous passerez ce temps dans le train. A condition qu’il arrive à l’heure bien sûr, une hypothèse qui fait ricaner n’importe quel habitué des chemins de fer belges.

Ceci dit, mon père a de la chance, son train ne fait pas le détour par Zaventem, ce qui est le cas de tous les trains dans le triangle Malines-Bruxelles-Louvain. Voyager de Louvain ou de Bruxelles à Anvers passe désormais obligatoirement par l’aéroport, avec en prime un supplément de 4,4 euros par trajet, pour cause d’une sombre histoire de contrat entre la SNCB et un partenaire privé « Northern Diabolo » qui a obtenu l’exploitation de la ligne dite « Diabolo » vers l’aéroport. Le contrat, diabolique en effet, oblige la SNCB à augmenter de façon draconienne le nombre de voyageurs passant par l’aéroport sous peine de résiliation dudit contrat. Un préjudice qui pourrait s’élever à un milliard d’euros.

Pourtant nos chemins de fer sont désormais dirigés par pas moins de trois entreprises distinctes, libéralisation des marchés européens et « efficience » économique obligent: la SNCB pour le transport des voyageurs, Infrabel pour tout ce qui est infrastructure et le Holding qui s’occupe de la gestion du patrimoine et du personnel. On pourrait donc s’attendre à ce que toutes ces « efficiences » réunies -chacune se concentrant sur son « core-business« – génèrent bénéfices, baisse des prix et trains nickel qui arrivent (et partent) à l’heure avec un personnel tellement satisfait qu’il ne fait plus jamais la grève. Eh bien non. Qui dit trois entreprises, dit trois CEO, et donc trois gros salaires au lieu d’un. Et trois fois plus de chances de se planter en matière de management. La preuve, en 2004, 94% des trains arrivaient encore à l’heure, aujourd’hui ce n’est plus que 4 trains sur 5. Infrabel loue maintenant son infrastructure à la SNCB. Si cher que la SNCB a un déficit de 1,5 euros par km et par train. Le matériel, fourni par Infrabel, laisse lui souvent à désirer et est responsable d’un retard sur quatre. Car la flotte d’Infrabel compte pas mal de « rommeltreinen« .

Le « rommeltrein » est un des tout nouveaux mots au dictionnaire de la langue néerlandaise et se dit, je traduis d’ « un train présentant de sérieux problèmes techniques, ex. le Fyra ». Souvenez-vous, l’année dernière encore, le Fyra était ce train à grande vitesse qui devait nous amener à Amsterdam à 250 km/heure et qui s’est retrouvé à maintes reprises à l’arrêt en rase campagne. Depuis, le Fyra a été renvoyé à l’expéditeur. Supprimé à jamais le Fyra. Personnellement j’aurais préféré le mot « fyra » avec minuscule, à l’instar de la marque Frigidaire qui a donné son nom à la glacière. On dirait alors de quelque chose qui tombe tout le temps en panne que c’est un fyra. En Flandre occidentale ça deviendrait un fyraatje, mais ça c’est une autre histoire.

« Rimpelvertraging« , un retard occasionné par un train vétuste, un train qui a des « rimpels« , des rides, est un autre mot nouveau en 2013. Les problèmes liés au réseau ferroviaire sont apparemment d’une actualité brûlante. Vous remarquerez en passant qu’en néerlandais, il suffit d’un mot pour désigner un phénomène qui nécessite toute une phrase en français. Ne venez donc plus me dire que le néerlandais est une « vilaine » langue, elle regorge de ce genre de mots fabuleux d’inventivité, comme en témoigne la liste des nouveaux mots qui fait d’ailleurs l’objet d’un concours annuel pour désigner le mot de l’année. En 2011 le gagnant était « stoeproken » (fumer sur le stoep, le trottoir d’un café ou d’une entreprise puisque c’est désormais interdit à l’intérieur), en 2010 « tentsletje » du mot « tent« , tente et « sletje« , petite trainée, qui désigne la fille qui s’envoie en l’air avec plusieurs garçons dans sa tente au festival de Pukkelpop, Dranouter ou Werchter.

Dans la liste des nominés de 2013, on compte quelques petites perles telles que le « loketjanet » (prononcez « loquètejanette »), employé communal, arborant au guichet un T-shirt arc-en-ciel, signe « ostentatoire » selon Bart de Wever de son appartenance à l' »obédience » gay (toujours selon BDW). « Bitcoinmiljonair » y cohabite avec « deeleconomie » (l’économie du partage), un signe de la diversité des temps.

Voilà les amis, il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une année 2014 heureuse, een gelukkig nieuwjaar, sans rommeltreinen ni rimpelvertragingen et avec pourquoi pas, quelques bitcoins, de quoi vous acheter un beau vélo à moins que vous n’optiez pour une deelauto, une voiture partagée. Zeit gezunt.

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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