A l’Ouest, rien de nouveau

Septembre 2014

Drôles de vacances. Ça a commencé dans le train qui m’a amenée à l’aéroport. Un jeune homme, la bonne trentaine, d’apparence « peace and love » (cheveux longs, collier en coco) est venu s’asseoir en face de moi. Il m’a demandé combien de temps pour l’aéroport, il avait son avion à 16 heures (il était 14:30).

-Où allez-vous?

-En Israël.

-Oulà! Ça risque d’être juste, les contrôles sont longs et sévères, surtout en ce moment, lui dis-je, faisant allusion à Gaza.

-Je suis citoyen israélien, ça devrait aller…

Ça alors! Un Israélien! Savait-il qu’à deux pas de nous, une grande manifestation contre cette guerre se préparait à démarrer?

– Eh oui, le monde entier manifeste, dit-il en souriant, même en République Dominicaine où ils n’ont jamais rien eu à voir avec les Juifs! Je le sais, c’est là que je vis actuellement.

Et de m’expliquer en long et en large la situation en Israël. On sent qu’il n’en est pas à sa première conversation sur le sujet.

-Vous savez, j’ai de la famille en Israël, je l’interromps. Mais, je n’arrive pas vraiment à parler avec eux, j’ajoute.

– À qui le dites-vous, l’atmosphère en Israël est irrespirable. On se croirait en URSS du temps de Staline. Ou dans les années trente en Allemagne. Et vous, où allez-vous?

– À Berlin justement!

-Ah, c’est mieux, sourit-il.

-Ou…oui, aujourd’hui, c’est mieux en effet.

Me voici donc à Berlin. En vacances. Enfin, j’essaie. Pas mécontente d’échapper à cette nouvelle crise de Gaza. Une impression de déjà vu. Pondre des communiqués, donner des interviews en pesant chaque mot parce qu’on nous attend à tous les tournants, décider s’il faut et à quels rassemblements participer. Faire face aux insultes et à l’hystérie de la communauté, aux dérives antisémites, toutes inévitables, comme le sont malheureusement les roquettes du Hamas et la pluie de bombes sur la population de Gaza. Le prix à payer pour bientôt cinquante ans d’occupation. J’échapperai à tout ça, me suis-je dit égoïstement. C’était sans compter avec le mail et les réseaux sociaux! Et avec cette conscience qui nous ronge… Car en cet été 2014, j’ai bien peur, qu’on soit à Berlin, à Bruxelles ou à Saint-Domingue, nous sommes tous à Gaza.

En Belgique, les politiques se taisent dans toutes les langues et concoctent leurs petits projets gouvernementaux. L’opinion publique, elle, est de plus en plus hostile à la politique israélienne. Même en Flandre, les esprits s’échauffent: un médecin refuse de soigner une nonagénaire juive, « qu’elle aille faire un tour à Gaza, elle ne sentira bientôt plus rien »; un boulanger CD&V de Deurne, lauréat 2014 du prix du commerçant le plus sympa de la ville (photo dudit boulanger et son épouse affichant un grand sourire en posant derrière leurs couques au chocolat), déclare comprendre pourquoi jadis les « Allemands avaient voulu exterminer les Juifs ». Un virologue réputé de l’Université de Leuven, qui dénonce à juste titre les crimes de guerre de l’armée israélienne, se lâche et lance le concept de « Gazacaust », « Gazacide » en bon français. Il dit très exactement « je m’efforce de ne PAS utiliser le mot Gazacaust ». Ce faisant, il l’utilise. Il dit aussi qu’Israël a épuisé son « crédit historique » (son capital sympathie depuis le judéocide).

Joods Actueel, l’organe de la communauté juive d’Anvers essaie de parer à tous les coups et tire sur tout ce qui bouge, pas toujours de façon efficace. Un peu comme les roquettes du Hamas. Dans la plupart des cas on arrive à les intercepter avant qu’elles ne tombent. La réponse d’un de leurs rédacteurs, Guido Joris, à Marc Van Ranst, le virologue en question, en est un bel exemple. Si Marc Van Ranst pouvait lui préciser ce que ses parents et ses grands-parents avaient fait pour sauver des Juifs pendant la guerre car il ne les a pas trouvés dans la liste des  » Justes parmi les Nations ». Réponse fastoche, les parents étaient encore enfants et les grands-parents, modestes paysans, essayaient juste de survivre, pas un seul Juif à l’horizon dans leur village flamand.

Michaël Freilich, le rédacteur en chef de Joods Actueel, lui, nous fait l’inventaire des dilemmes auxquels sont confrontés, selon lui, les Israéliens. Après avoir brossé un tableau poignant du quotidien des « millions d’Israéliens » obligés de se passer d’un bain depuis des semaines parce qu’ils n’ont que 15 secondes après une alarme pour se réfugier dans leurs abris (sans un mot bien sûr pour les Palestiniens, sans abris, et sans bains d’ailleurs), il constate à sa « grande surprise » qu’Israël peut maintenant compter sur le soutien de l’Égypte qui n’a de cesse de critiquer le Hamas. On reste rêveur devant tant de candeur, ou serait-ce de la mauvaise foi?

Mais soit, je suis en vacances. À Berlin. Les plus fidèles d’entre vous se rappelleront que j’y étais déjà l’année dernière. Un bon plan pour les vacances d’été, Berlin. On peut y faire du vélo facilement, la ville est plate, étendue, aérée, propre. Pas un sac poubelle à l’horizon, pas la moindre crotte de chien par terre. La température est bonne, le soleil généreux avec quelques pluies éparses, juste ce qu’il faut pour arroser la verdure omniprésente. Les lieux publics sont nombreux et bien fréquentés, l’ambiance conviviale, les Berlinois charmants. Les lacs pour se baigner sont à quelques stations de métro du centre. Par temps de pluie, ce ne sont pas les bons musées qui manquent. Ce qui ne gâche rien, Berlin regorge de guinguettes et de terrasses où il fait bon manger à l’ombre des platanes et des fameux tilleuls. Il y a des supermarchés bios à tous les coins de rue et les restaurants sont bons et pas chers pour qui connaît les bonnes adresses. La cuisine est diverse et variée: allemande, viennoise, italienne, espagnole, turque… J’ai même découvert un restaurant israélien. Enfin, ça ne m’a pas sauté aux yeux tout de suite. Je m’en suis rendue compte une fois installée, en consultant la carte (pita fallafel, salade israélienne). J’aurais du boycotter cet établissement me dites-vous? Question épineuse, qui m’a traversé l’esprit figurez-vous, mais vous conviendrez avec moi qu’un resto israélien à Berlin, ce n’est pas à proprement parler un produit made in Israël et sûrement pas dans les colonies. Et puis, le propriétaire est peut-être un refuznik, qui sait?

 

 

 

Au sixième étage du KaDeWe (Kaufhaus des Westens en toutes lettres, ou Grand Magasin de l’Ouest), le célèbre grand magasin de luxe, un autre dilemme attend le Juif progressiste et néanmoins gourmand. Parmi les délicatesses diverses et variées et pas toujours très cashères (poissons fumés, langoustes, homards, saucisses, brust, chocolats suisses, fromages français…) vous avez le choix entre pas moins de six sortes de marques de matzes, à la farine blanche ou complète, petit ou grand format, de forme ronde ou carrée, et tout ça casher ou pas casher. Question, qu’est-ce qui est plus casher? Les matzes de la marque Aviv certifiés par le Rabbinat ou ceux de la marque Hollandia, non certifiés mais fabriqués comme son nom l’indique … aux Pays-Bas, un pays qui n’occupe rien, si ce n’est peut-être l’Ardèche en été.

Berlin, ville décidément casher, elle, regorge de signes faisant allusion à la présence des Juifs, hier et aujourd’hui. Partout on tombe sur des plaques commémoratives, des monuments, des musées, des synagogues, des cimetières, des noms de rues de Juifs célèbres, sans oublier les Stolpersteine, les fameux pavés de la mémoire.

 

Si la deuxième guerre mondiale est omniprésente, on y commémore aussi la Première guerre mondiale. Sobrement et discrètement, car la Première Guerre mondiale reste pour l’Allemagne, « la catastrophe matricielle », la Urkatastrophe de l’histoire du XXème siècle en Europe, selon l’historien Etienne François[1]. En Allemagne, nous dit –il « l’opinion publique a largement fait sienne l’idée que cette responsabilité est liée à la persistance d’un régime politique autoritaire et militariste (L’Empire), et que la guerre a été motivée par un nationalisme exclusif et une volonté annexionniste ».

A méditer… en Israël et ailleurs.

 

 

 

 

[1]« La mémoire allemande de la grande guerre » , in: »Revue des Deux Mondes », janvier 2014

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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