Gut-, Schlecht-, et autres Menschen

Il ne manque pas d’air ce Bart De Wever, quand même. Le voilà grand défenseur de l’État providence et de la sécurité sociale! Lui, qui est un adepte de Théodore Dalrymple, né Anthony Daniels, dont personne n’avait entendu parler jusqu’à ce que BDW s’en mêle, un  » penseur » anglais, qui a développé sadite pensée en travaillant dans les CPAS et les prisons anglaises comme psychiatre et qui en a conclu que les criminels, les drogués, les pauvres, bref tous ces Untermenschen, n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes et que s’il y en a tant c’est à cause de « la permissivité des élites progressistes » et à l' »assistanat », si chers à l’État providence. En 2011, BDW a tenu à lui remettre en personne le Prix de la Liberté, de Prijs van de Vrijheid du think-thank ultra-libéral flamand « Libera! ».  Rien d’étonnant a priori, nous savions tous que BDW était un homme de droite et que s’il a accepté de participer au gouvernement fédéral (lui, le nationaliste flamand qui n’en a rien à cirer de la Belgique) c’était pour empêcher le PS de Di Rupo de sévir encore et appliquer enfin une politique socio-économique digne de ce nom, libérale et sans assistanat s’entend. Et on peut dire que ça marche!

Mais voilà-t-il pas que dans sa dernière et retentissante carte blanche, publiée fin janvier dans De Morgen et en version française dans Le Soir[1], il accuse ni plus ni moins la gauche de mettre en danger notre système social.  Alors qu’en toute logique,  ça devrait le réjouir!

C’est un petit malin BDW, en fait il s’en fiche pas mal de notre système social. Comme son prince héritier Théo Francken, le secrétaire d’État à l’asile et la migration, grand tweeteur devant l’éternel, BDW aime la rhétorique et manie les mots avec adresse et un certain cynisme, voire un cynisme certain. Cette carte blanche s’adresse en filigrane à la frange « populaire » de la NVA, celle qui en France n’a pas hésité à voter Marine Le Pen pour défendre l’État providence français contre l’invasion des Barbares et qui risque donc ici de retourner au Vlaams Belang. Il a bien senti, BDW que dans cette crise migratoire, la valeur « aider son prochain » gagnait du terrain. C’est pourquoi il sort les grands moyens: tout ça c’est du  » chantage moral » de la part d' »une industrie d’avocats de gauche, d’ONG et d’activistes ». « Chantage », « industrie » …, vous apprécierez au passage le choix des mots et leur puissance sémantique. Autre exemple, dans ce passage sur la différence entre les géographies nord-américaine et européenne, BDW nous explique doctement que contrairement aux États-Unis, entourée d’océans, l’Europe, elle, peut  » probleemloos binnengewandeld worden ». L’image est claire, on y entre à pied en sifflotant, les mains dans les poches.  On se demande pourquoi ils prennent tous le bateau au péril de leur vie alors!

« Je ne peux m’empêcher de penser, ajoute-t-il, que la gauche utilise de façon cynique la crise migratoire (…) ».  A Anvers on dit « Al wat ge zegt, zijt ge zelf »[2].

Dans cette carte blanche, il interpelle la gauche et de façon plus ironique voire méprisante les Gutmenschen. Qu’est-ce qu’un Gutmensch, c’est une personne qui se fait du bien en faisant du bien autour d’elle, un.e altruiste, une personne en empathie avec l’Humanité en souffrance. Tout le contraire de BDW et de Théo Francken. J’en conclus qu’eux sont donc des Schlechtmenschen. Le concept de « Gutmensch » date des années 1980 et a évolué dans les années 1990 vers la signification plus large de « politiquement correct », autre terme méprisant pour désigner la gauche.

Les Gutmenschen et leur travail de sape des frontières ont donc la lourde responsabilité selon BDW de détruire la sécurité sociale et son État providence, déjà largement mis à mal, ceci dit en passant, par 40 années de politique néo-libérale. On l’aura compris, son principal souci n’est pas le sauvetage de l’ État providence mais éviter à tout prix une politique d’asile et d’immigration par trop généreuse, qui dénaturerait les États nation, et la Flandre en particulier, pour cause de trop de diversité sur son sol. Ils l’ont assez répété les Schlechtmenschen, aider les migrants, ne fut-ce que leur donner à manger -souvenez-vous du Gouverneur de la Province de Flandre Occidentale ou de la maire de Calais-, c’est créer un « aanzuigeffect », un « appel d’air ». On voit bien ce que ça donne à la côte avec les mouettes. Pour combattre l’appel d’air, il faut « nettoyer » les campements de migrants, depuis quelque temps rebaptisés en « transmigrants », ou « migrants en transit », question de ne pas oublier que ces personnes sont illégales parce qu’elles l’ont bien voulu. Et si ça ne suffit pas, maintenant que la résistance se met en place, il faudra organiser des « visites domiciliaires » chez les Gutmenschen. Qui aide un illégal, n’est-il pas forcément dans l’illégalité?

 

Mais c’était sans compter avec les Gutmenschen de droite! Il se trouve qu’il y a dans certains cercles de la droite éclairée, jusque dans le Parti du Premier ministre, des personnes qui viennent en aide aux migrants et qui voient d’un très mauvais œil le projet de loi qui permettrait de venir rafler les transmigrants jusque dans nos maisons. Qu’ils soient de gauche ou de droite les Gutmenschen sont des Mensch et ceci n’est pas une lapalissade à la BDW. Le Mensch, ou plutôt le Mentsh en yiddish, c’est quelqu’un de bien, tout simplement. Il y en a à gauche comme à droite, (un peu plus à gauche qu’à droite quand même). Tous les Gutmenschen ne sont peut-être pas des Mentsh mais les Schlechtmenschen ne le sont certainement pas!

[1]Mis en ligne le 24 janvier à 21:45

[2] »c’est celui qui dit qui l’est ».

 

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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