Les canons de Jan Jambon

Janvier 2020

Vous avez suivi évidemment l’affaire des coupes rases de Jan Jambon dans le budget de la culture flamande. Et ça, après avoir annoncé la création d’un canon  flamand! C’est quoi le canon flamand? J’y reviendrai plus loin car enfin, c’est quand même un peu bizarre, un premier ministre qui est en charge de la culture. En effet, son amour de l’opéra n’explique pas tout… Il faut savoir que Jan Jambon cumule pas mal de mandats. En plus d’être premier ministre et ministre de la culture, il est également en charge des affaires étrangères (flamandes, les affaires hein les ami.e.s), de la digitalisation, ainsi que des calamités et il y en a un paquet, des calamités, à commencer par les 60% de réduction des aides à la culture, sans oublier bien sûr les conséquences du changement climatique que ce gouvernement semble négliger pas mal.

c’est quand même un peu bizarre, un premier ministre qui est en charge de la culture

En cumulant plusieurs mandats, cela permet de réduire le nombre de ministres, une mesure très populaire voire populiste, car quand on ouvre la boite de Pandore on découvre que le ministre multiplie en fait les chefs de cabinets et les cabinets tout court d’ailleurs. Et qui dit « cabinets » dit « cabinetards »,  une fonction et une dénomination bien belges, pour preuve, le mot est utilisé aussi bien en français qu’en néerlandais.

C’est pourquoi il y a un chef de cabinet spécial pour la culture. Cet homme (peu de femmes bien sûr, surtout aux postes clés) s’appelle Joachim Pohlmann. C’est lui en réalité le ministre de la Culture. Vous ne le connaissez pas? C’est bien normal, c’est plutôt un homme de l’ombre, proche de Bart De Wever. Il écrit régulièrement des chroniques dans De Morgen et a publié deux romans. Le premier  Altijd iets (Van Halewyck, 2012) raconte l’enterrement d’un ancien du Front de l’Est et dans le deuxième Een unie van het eigen (Polis, 2016) l’histoire d’une famille qui sur trois générations collabore d’abord avec les nazis, ensuite avec les communistes et puis finalement avec « Le Système ». Je ne peux pas vous en dire plus, n’ayant pas lu ces livres et je ne m’y engagerai pas ici car un rapide survol de certains passages semble indiquer un style plutôt ampoulé.

Pohlmann est un intellectuel donc, mais, ça n’étonnera personne, un intellectuel de droite. Bien qu’adepte de la formule « pour une intégration inclusive »,  – martelée par Jambon justement lors de sa déclaration gouvernementale –  c’est bien lui qui en tant que responsable de la communication de la NVA, a donné le feu vert pour la diffusion d’une campagne raciste sur le net contre le Pacte migratoire. Des images qui ont provoqué comme le veut la formule  « un véritable tollé » dans le monde politique flamand (et pas qu’à gauche) et que la NVA a du retirer assez vite, la queue entre les jambes. (Comme il s’agit presqu’exclusivement d’hommes aux manettes, je me permets –avec un plaisir certain- cette expression qu’on pourrait qualifier de « sexiste »).

C’est quoi donc ce canon flamand et à quoi ça sert?

Tout ça pour dire qu’associer culture et présidence, ainsi d’ailleurs que représenter la Flandre à l’étranger, ce n’est pas anodin. La NVA a besoin de redorer son blason identitaire dans une Flandre qui a voté massivement pour le Vlaams Belang. Et elle mène sa croisade tambour battant. Ce qui nous mène au fameux « canon flamand ». C’est quoi donc ce canon flamand et à quoi ça sert? Eh bien ce n’est pas la Grosse Bertha, cet énorme canon qui en 14-18 a fait capituler la ville de Liège était allemand, ni cette nouvelle bière qui bien que de style allemand est belgo-bruxelloise et francophone de surcroit. Le canon flamand c’est – selon la déclaration d’intention du nouveau gouvernement flamand- « une liste de faits culturels et historiques flamands, que les élèves à l’école et les élèves des cours d’intégration pour primo-arrivants doivent connaitre afin de développer leur conscience identitaire ». Je ne comprends pas bien ce que les faits culturels flamands peuvent bien apporter à la conscience identitaire des primo-arrivants, mais je me dis que ça doit être ça « l’intégration inclusive ». Ceci dit, rien encore n’a été dit sur son contenu (si ce n’est les boulettes à la sauce tomate proposées par la ministre Zuhal Demir, qui est la personnification du concept d' »identité inclusive » façon NVA). Toujours est-il que sur ce projet de canon flamand, la NVA s’est fait descendre assez vite par ni plus ni moins que Bruno De Wever, historien et frère de Bart: « L’instrumentalisation politique de l’histoire pour soutenir l’identité flamande, c’est une très mauvaise idée » a-t-il déclaré en ajoutant: « Mon frère est également historien, il sait ça ». Depuis, ça coince un peu.

L’art actuel serait-il dégénéré?

Mais l’offensive idéologique ne faiblit pas. Un autre proche de Bart De Wever, Peter De Roover, chef de file à la Chambre pour la NVA et connu pour ses sorties cinglantes, invité sur le plateau de la VRT, s’est laché en regrettant le peu de goût des artistes actuels pour la beauté. « Oui c’est une vision nostalgique, a-t-il admis, mais c’est bien qu’elle (la beauté) revienne ». Comme par hasard, Pohlmann et lui sont sur la même longueur d’ondes, l’urinoir de Marcel Duchamp, ce n’est pas de l’art. L’art actuel serait-il dégénéré? C’est bien ce que semble indiquer son analyse du monde artistique aujourd’hui selon laquelle l’art ne serait plus que « l’expression hyperindividuelle des sentiments hyperindividuels de l’artiste ». « La seule chose qui n’est pas hyperindividuelle c’est le financement, celui-là est hypercollectif » a ajouté De Roover. Comme quoi, si pour la NVA, l’économie se doit d’être (hyper)libérale, la culture elle, doit être (hyper)collective, elle sert ni plus ni moins à mettre en valeur la beauté de la nation, en l’occurrence flamande.

« La culture comme guerre » titrait un journaliste de la VRT. Oui, une guerre à l’ancienne, une guerre au canon, qui tire à boulets rouges –ou plutôt jaunes- sur tout ce que la Flandre produit comme pensée critique. Comme le dit Pohlmann, qui a lu Gramsci, «la gauche a perdu l’hégémonie culturelle, la droite ne l’a pas encore gagnée». Wordt vervolgd/À suivre… de près.

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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