Tina, tout simplement

Décembre 2014.

L’autre jour, j’avais à loger ma nièce de sept ans. Après une soirée tout à fait charmante et une nuit normale (en général, elle dort, moi pas), nous nous sommes levées de bonne heure pour aller à l’école, qui se trouve au bout de ma rue à huit minutes à pied. Pendant que je préparais le petit déjeuner en affichant un grand sourire malgré ma nuit blanche, Sarah, elle, faisait la tronche en se plaignant d’un mal au pied. Le pied droit, me dit-elle, en prenant un air dramatique et en clopinant vers la salle de bains. Manifestement, elle s’était levée du mauvais pied. Impossible d’aller à l’école comme ça, me dit-elle. Mais si, mais si, le mal au pied n’a jamais empêché qui que ce soit de suivre les cours, lui dis-je. Si je voulais bien écrire un mot à son maitre, pour qu’elle soit dispensée de récréation au moins, me dit-elle en me jetant un regard noir. Ce que je fis. Après le petit déjeuner, et malgré les granulés de chocolat, le mal avait empiré, et si je voulais bien téléphoner à sa maman pour qu’elle vienne la chercher. Impossible, ma chérie, souviens-toi ta maman est à l’hôpital depuis tôt ce matin, c’est bien pour ça que tu as passé la nuit ici puisque ton père est à l’étranger. Tu t’en fiches, einh que j’ai mal! me dit-elle en tapant du pied (le gauche, pas bête la guêpe). Mais non, je ne m’en fiche pas, seulement voilà, Sarah: TINA. Tina? Vous n’y comprenez plus rien? Est-ce qu’elle s’appelle Tina ou Sarah, ma nièce? Mais elle s’appelle Sarah, je vous l’ai dit, Tina, c’est la formule de Margaret Thatcher « There Is No Alternative ».

– Il n’y a pas d’alternative, Sarah, lui ai-je dit. Que voulez-vous rétorquer à cela? Même Sarah a du s’y résoudre. Nous sommes parties en clopinant à l’école, parce qu’il n’y avait pas d’alternative.

Eh bien, pour les mesures gouvernementales, c’est pareil. Vous aurez beau taper du pied, ce gouvernement vous dira, TINA! Bart De Wever, un grand admirateur de Margaret Thatcher comme vous n’êtes pas sans savoir, vous qui lisez mes chroniques, l’a dit encore le jour même de la grande manifestation « il n’y a aucune alternative à notre politique ». « Kunnen we iets anders dan besparen? Natuurlijk niet! », évidemment qu’il faut faire des économies! Évidemment… tout se niche dans ce mot, « évidemment ». Bart De Wever c’est le bon sens même, toute objection bute toujours chez lui sur la question du bon sens, het gezond verstand: « dit is een kwestie van gezond verstand« , a-t-il coutume de dire. Autre mot clé: « gewoon« , ainsi, il dit souvent « dit is gewoon niet waar« , ceci n’est tout simplement pas vrai. Les gens de droite aiment se présenter comme des personnes qui sont de plein pied dans la réalité, face aux doux rêveurs de gauche, qui rêvent d’une autre société, utopique bien sûr. Margaret Thatcher l’avait dit déjà, il y a trente ans, « there is no such thing as society« . Pour elle, il n’y avait que des individus (et des familles, stade suprême du collectif). Pour Bart De Wever, il y a au moins des « Flamands », ce qui fait quand même un peu plus « société ».

Alors, pas d’alternative au monde réellement existant? Autant se flinguer tout de suite, vous ne trouvez pas? Mais non enfin, tata! aurait pu dire ma nièce Sarah. Il y a des milliers d’alternatives, « There Are Thousands of Alternatives« . TATA, la formule vient des altermondialistes. Un autre monde est possible! Hart boven Hard, comme on dit en Flandre. « Hart boven hard », « Le cœur, pas la rigueur », est une initiative citoyenne, lancée en septembre en Flandre, « contre une vision trop économiste de la société », qui regroupe déjà des milliers d’individus et de membres de la société civile.[1]

Et pourquoi ne pas aller chercher l’argent là où il se trouve, par exemple? Ça aussi, c’est le bon sens même, non? Chez Marc Coucke, qui vient de revendre sa société Omega Pharma avec une plus-value de 1,20 milliards d’euros, sans payer un sou de contributions, par exemple, ou chez Spoelberch (InBev), Albert Frère (GBL), chez les Wittouck-Ullens de Schooten (Artal, anciennes sucreries de Tirlemont), la Banque d’affaires Degroof… qui, tous, ont échappé au fisc en négociant des rulings, des arrangements fiscaux au Luxembourg. De la fraude fiscale, en toute légalité.

Eh bien non, pour Elke Sleurs, la secrétaire d’État (N-VA) chargée de la lutte contre la fraude fiscale, ceci n’est pas de la fraude fiscale. La fraude fiscale est une « donnée subjective » selon elle. Je ne sais pas moi, mais 1,20 milliards d’euros, je ne vois pas bien ce que cela a de subjectif, c’est 1,20 milliards d’euros. Een kwestie van gezond verstand, non? Certes, mais, nous explique Elke Sleurs (qui est aussi chargée de la lutte contre la pauvreté, encore une donnée subjective, je suppose), il y a trois cas de figure de soi-disant fraude fiscale: une première catégorie de gens, qui sont de bonne foi mais qui se sont trompés parce que la législation en la matière est complexe (je traduis, des gens qui fraudent mais n’ont pas les moyens de se payer les services de Price Waterhouse Cooper), ceux qui le peuvent et trouvent des chemins légaux pour échapper à l’impôt, et une dernière catégorie, les fraudeurs manifestes. Dans deux cas sur trois, les fraudeurs sont de bonne foi, alors négocions, nous dit la secrétaire d’État. Punir, c’est du passé, ça fait partie du « modèle conflictuel », cher aux socialistes. Et les socialistes, pour la N-VA, ça fait partie du passé, tout simplement.

Ce raisonnement ne vaut apparemment pas pour la fraude sociale. Là, la fraude reste une donnée objective, la fraude sociale c’est tout simplement de la fraude, et cela doit être sanctionné bien sûr. En matière sociale, le modèle conflictuel reste de mise, on a pu le constater déjà par ailleurs. Je dirais même plus, en matière de chômage, même s’il n’y a PAS de fraude, vous risquez l’exclusion. Il suffit pour cela, par exemple, d’être jeune et sans travail et de bénéficier d’une allocation d’insertion, sur base de vos études. A partir de janvier 2015, celle-ci vous sera retirée automatiquement. Donc ici pas de rulings, les amis, pas d’arrangements à l’amiable. Vous serez exclus, tout simplement. Le message est clair: trouvez du travail. Et s’il n’y a pas de travail, eh bien c’est tant pis pour vous, l’important, c’est que vous ne serez plus comptabilisé comme chômeur. Vous aurez disparu dans les limbes d’un monde inexistant, celui de la débrouille. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. N’oubliez jamais ça, c’est une donnée objective. Tout simplement.

 

[1] http://www.hartbovenhard.be/le-coeur-pas-la-rigueur-une-declaration-politique-alternative/

L’équivalent francophone de « Hart boven hard », s’appelle désormais « Tout autre chose »