Pauvres comme job job job

Novembre 2015

Le « Dikke Van Dale », dit le Dikke ou le Van Dale, le grand dictionnaire de la langue néerlandaise, vient de sortir une nouvelle édition sur papier. 4464 pages sur trois volumes, 6,77 kg, 18000 nouveaux mots. Le Dikke, c’est plus qu’un dictionnaire, c’est une institution, c’est à lui tout seul l’Académie de la langue néerlandaise. C’est Johan Hendrik van Dale, originaire d’Eeklo près de Gand et dont la famille émigra à Sluis alors que sa mère était enceinte de lui, qui lui donna son nom en 1867 en retravaillant le premier dictionnaire de la langue néerlandaise – le Nieuw Woordenboek der Nederlandsche Taal – des frères Calish, Izaäk Marcus et Nathan Salomon. Une histoire judéo-flamande en quelque sorte.

L’éditeur l’a annoncé, ce sera la dernière édition sur papier du Dikke, imprimé à 25000 exemplaires, la précédente en comptait encore 60000, car le monde change à toute allure, dit-on. Les dictionnaires n’occupent plus une place de choix dans nos bibliothèques. Pour trouver la signification d’un mot, on le tape désormais dans Google. C’est triste mais c’est comme ça, ça s’appelle le progrès.

Je me suis donc procurée la dernière version du Dikke sur … la tablette, c’est moins cher et ça prend moins de place, mais au moins j’irai chercher dans le Van Dale. Et qu’est-ce que je constate, des tas de mots ne s’y trouvent pas. C’est tout neuf et c’est déjà obsolète? Pas de trace du tax shift par exemple dont nous abreuvent pourtant jour après jour les medias flamands et francophones. Anglicisme dites-vous? Le mot job s’y trouve pourtant. Il a même son équivalent verbe: « jobben ». Jobben, ça n’est pas exactement werken, travailler, mais bijklussen selon le Van Dale, travailler en dehors de ses heures pour arrondir ses fins de mois. Bref vous l’aurez compris, le « job » c’est un peu le parent pauvre du travail, le petit boulot. Une des caractéristiques du petit boulot c’est qu’on en change souvent. Il y a même un verbe pour ça en néerlandais, jobhoppen, sauter d’un job à l’autre. Hop hop hop. Donc, quand le gouvernement promet des jobs jobs jobs, ne nous y trompons pas, ce qui nous est présenté comme de véritables emplois ne sont que bouts de ficelle, des vessies pour des lanternes.

Non contents de nous promettre des jobs jobs jobs, le gouvernement nous promet également cent euros nets de plus par mois grâce à une baisse de l’impôt sur le revenu. Cent euros qui seront vite dépensés, je le crains, en électricité (pour cause de hausse de la TVA de 6 à 21%) ou en boissons grâce à la suikertaks de Maggie De Block, en sa qualité de ministre de la santé publique. La suikertaks -un mot qui ne figure pas non plus dans mon Dikke Van Dale- c’est la dernière blague belge, une taxe qui s’attaque au sucre des sodas, mais qui s’appliquera également aux boissons … non sucrées. 3 eurocent par litre et 1 eurocent par canette de 33 cl. Sûr que ça va décourager les adeptes de Fanta, Coca et autres Red Bull avec ou sans sucre.

Autre blague belge, récurrente celle-là, les communes à facilité, -au Van Dale, faciliteitengemeenten– des communes qui bénéficient de facilités pour les minorités linguistiques. A Linkebeek, une des six communes à facilités de la périphérie bruxelloise, la ministre de l’intérieur de la région flamande, Liesbet Homans, NVA, a évincé le bourgmestre faisant fonction, Damien Thiéry (francophone) et nommé Eric de Bruycker, un des deux membres de l’opposition flamande et le seul de tous les élus à avoir accepté. Un bourgmestre sans majorité, certes, mais qui n’a pas, lui, envoyé de convocations en langue française, chose strictement interdite sur le territoire flamand, même à facilités. Les francophones crient que la démocratie est bafouée et les Flamands que la loi c’est la loi, majorité ou pas majorité. Dans les dictionnaires on appelle ça un carrousel dont on ne sait pas encore très bien pendant combien de temps il va tourner mais ce qui est certain, c’est qu’il débouchera sur un compromis, deux mots typiquement belges, puisqu’identiques des deux côtés de la frontière linguistique.