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Meh iêl Aentwaerpe…

Mai 2017

Vous vous souvenez peut-être du « Lange Wapper » (Wapp’r les amis, Wapp’r, pas Ouappeur), un projet de viaduc à deux étages et 18 bandes en pleine agglomération anversoise? J’en ai parlé dans une chronique, c’était en 2009[1]. A l’époque cela faisait 10 ans déjà qu’on planchait sur un projet de tracé sensé compléter le ring d’Anvers, cet entonnoir où s’engouffre tout le trafic entre les Pays-Bas et le Sud de l’Europe. La société civile anversoise avait exigé un referendum qui s’était prononcé contre le viaduc, ce 18 octobre 2009. Les habitants n’en voulaient pas de ce pont au-dessus de leurs quartiers et surtout de tout ce trafic et de ces particules fines à deux pas de leurs habitations. Il fallait enterrer tout ça et faire des tunnels. Trop cher et trop compliqué selon les politiques. C’était l’Oosterweel (d’après le nom d’un village disparu au Nord d’Anvers où devait passer le Lange Wapper) et rien d’autre, « Oosterweel en niets anders » selon eux. Ils ont tenu bon, les citoyens de Ademloos, stRaten-generaal et Ringland, ils ont conjugué leurs efforts, fait circuler des pétitions, introduit des recours, menacé les instances de procès. Ils ont fait des propositions, et pas que des tunnels, ils ont rêvé d’une autre ville, plus verte et plus saine. Ils ont finalement obtenu gain de cause, c’est décidé, il n’y aura pas de viaduc. Pas de tunnel non plus, mais un « overkapping », un recouvrement du ring. L’autoroute urbaine sera élargie mais recouverte de pelouses. Ou comment faire un tunnel sans creuser et d’une pierre deux coups: on enterre le trafic tout en créant une zone verte.

Anvers est une ville paradoxale, avec une extrême droite et une droite extrême très puissantes, mais également une résistance bien organisée, articulée et pugnace. C’est là que Charta 91 et son cordon sanitaire avaient vu le jour en 1991 dès la montée du Vlaams Blok. Depuis bientôt 20 ans, jamais le Vlaams Blok devenu Belang n’a réussi à accéder au pouvoir. La bataille de l’Oosterweel aura, elle, duré 12 ans. Pour se solder par une victoire. Une victoire que tout le monde essaie évidemment de s’approprier, Bart De Wever en tête, qui s’enorgueillit de cet accord tout en félicitant Manu Claeys, l’initiateur et figure de proue de stRaten Generaal[2]. Bart De Wever manie la stratégie communicationnelle comme nul autre. Parfois la manœuvre est un peu trop transparente, comme quand il s’empresse ce jeudi 23 mars 2017 d’organiser une conférence de presse avec le chef de la police pour annoncer un attentat alors que le malfrat (un trafiquant de drogues qui sévit entre Rotterdam et Anvers) vient à peine de traverser le Meir, l’artère piétonnière d’Anvers, à toute vitesse avec les militaires à ses trousses. Sans tuer ni blesser personne, ceci dit en passant, ce qui est quand même bizarre pour quelqu’un qu’on veut accuser de terrorisme. Le STR, le Snelle Respons Team, le dispositif antiterroriste anversois, l’a cueilli dans sa voiture où il s’était écroulé (certains disent même, endormi), terrassé par l’alcool (et pas par la police). Cela devient « grâce à la présence des policiers et des militaires, on a pu éviter le pire ».

« Meh iêl Aentwaerpe mor ni meh maaï « comme on dit à Anvers. Oui je sais les amis, pour vous c’est du Chinois! Vous ne croyez pas si bien dire, ça signifie-toujours en pur Aentwerps-: « meh alle Chineze mor ni meh’ den deze« . (Avec tous les Chinois mais pas avec moi). A Bruxelles on dirait « en ga geluuf da!« .

En yiddish: vos Noch! (et quoi encore?) ce qui nous amène à notre importante et ancienne communauté juive d’Anvers. Une communauté essentiellement composée de Juifs pieux mais aussi quelques autres plus « assimilés » tels qu’André Gantman. Pour preuve, cet ancien responsable communautaire juif est désormais chef de groupe N-VA au conseil communal d’Anvers. Car les liens entre les Juifs anversois et la N-VA semblent se resserrer depuis quelque temps, comme en témoigne ce voyage du Ministre de l’Intérieur Jan Jambon en Israël, invité au Homeland and Cyber Security Congress de Tel Aviv, une conférence internationale entièrement consacrée à la technologie sécuritaire, un domaine dans lequel sont passés maitre les Israéliens. Joods Actueel, la revue de la Communauté d’Anvers dirigée par l’inénarrable Michaël Freilich, en fait le récit, sous le titre évocateur « Michaël Freilich guide le ministre Jambon en Israël »[3] .

On peut y suivre également la méchante controverse qui a opposé le Forum des organisations juives de Flandre à Unia (ex-Centre pour l’égalité des chances), accusé de ne défendre qu’un seul groupe, les « allochtones », sans jamais prendre en compte les plaintes pour antisémitisme. Ça ne peut pas continuer ainsi, selon Joods Actueel et son rédacteur en chef qui espèrent que « des mesures seront prises pour mettre de l’ordre dans cette institution qui reçoit chaque année 7,8 millions d’euros des pouvoirs publics »[4].

Quelle aubaine pour la N-VA qui depuis longtemps cherche à museler Unia! Et, que dit Liesbeth Homans, la ministre de l’intérieur (N-VA) au gouvernement flamand?[5] « Unia est une institution publique qui est sensée défendre les intérêts de tous les citoyens. Elle reçoit pour ce faire 7,7 millions d’euros des autorités flamandes et fédérales. Je constate qu’elle ne remplit pas sa mission. Unia n’est pas neutre, ni objective. Elle ne défend qu’un seul groupe ». À 0,1 million d’euros près, exactement la même chose! « Meh iêl Aentwerpe mor ni meh maai », me dites-vous? Mais, bravo les amis! Vous avez tout compris.

[1] Referendum, in: Points Critiques n° 300, novembre 2009, 30-31. Voir aussi Anne Grauwels: Humeurs judéo-flamandes. Chroniques 2001-2011. Editions Ercée, 2012, 114-117

[2] Manu Claeys est écrivain, pendant 12 ans il s’est consacré entièrement à la cause, un roman et un essai sur l’art au 16ème siècle sont restés en rade.

[3] http://joodsactueel.be, consulté le 27 mars

[4] ibidem

[5] interview dans De Zondag du 26 février

Référendum

Novembre 2009

Etes-vous pour ou contre ? Les sujets ne manquent pas ces temps-ci:par exemple, êtes-vous pour ou contre la fermeture des centrales nucléaires qui ne produisent certes pas de CO2 mais n’ont toujours pas de solution pour leurs déchets hautement toxiques? Etes-vous pour ou contre le vaccin antigrippe A puisque même les infirmières ne semblent pas en vouloir ? Etes-vous pour ou contre le prix Nobel de la paix à Obama alors-qu’il-n’a-encore-rien-fait ? Etes-vous pour ou contre la régulation du marché du lait et êtes-vous disposés à payer plus pour votre lait alors-que-tout-est-déjà-si-cher ? Etes-vous pour ou contre Kindle, le livre électronique d’Amazon et d’ailleurs êtes-vous pour ou contre Amazon tout court, alors-que-votre-libraire-est-tellement-sympa ? Etes-vous pour ou contre le coup de gueule de Luckas Vander Taelen sur les Marocains, s’agit-il pour vous d’un dérapage contrôlé ou de parler vrai ? Etes-vous pour ou contre l’arrestation de Roman Polanski qui-a-certes-fait-de-beaux-films mais a quand même transgressé la loi et tant qu’on y est êtes-vous pour ou contre Frédéric Mitterand qui a raté une occasion de se taire, maintenant tout le monde trouve que ses histoires avec les garçons ça-ne-va-pas-pour-un-ministre, sans oublier bien sûr l’inusable question êtes-vous pour ou contre le port du foulard à l’école ?

Bon, le foulard, on a déjà donné, et on n’est pas là pour parler des aventures du ministre français de la culture, la question du jour est donc: êtes-vous pour ou contre le Lange Wapper ? Le Lange quoi ? C’est quoi le Lange Wappeur ? Non les amis, pas « Wappeur », « Wapp’r ».

Ce dimanche 18 octobre les Anversois organisaient un référendum pour ou contre le Lange Wapper. Cette question mobilise Anvers, la Flandre et tous les medias flamands depuis plusieurs mois, sans que vous vous en rendiez compte. Oui les amis nous vivons dans deux pays différents et moi dans les deux à la fois, c’est très fatigant : deux langues, deux cultures, deux journaux, deux JP, quatre JT… Donc, nous disions, le Lange Wapper, eh bien le Lange Wapper, c’est le viaduc qui est sensé compléter le ring au Nord d’Anvers en faisant le raccord entre Merksem (à hauteur du Sportpaleis) et l’autre rive, où débouche la E 17 venant de Gand. Le ring d’Anvers est l’entonnoir où s’engouffre tout le trafic entre les Pays-Bas et le Sud de l’Europe. Ce ring trop étroit et incomplet est à l’origine de gigantesques embouteillages qui empoisonnent la mobilité sur les routes de Flandre et de Navarre. Il y a 10 ans le gouvernement flamand a donc passé commande à la ville d’Anvers pour résoudre cette question et depuis 10 ans le BAM (« Beheersmaatschappij Antwerpen Mobiel » société de gestion de la mobilité à Anvers) planche là-dessus. Ce qui nous a valu un tracé dénommé « BAM-tracé » avec comme pièce maîtresse le viaduc du « Lange Wapper », un pont de 5 km à deux étages dont le coût est estimé à 3 millards d’euros, une somme faramineuse, et qui a déjà coûté 74 millions d’euros en travaux préparatoires (nouvelles canalisations, déplacement de dépot de bus, expropriations et démolitions…)

Sur maquette c’est assez beau, un serpentin qui fait penser au mouvement ondulant d’un drapeau flottant au vent (=« wapperen »). On dirait (presque) du Calatrava, mais le propre des maquettes c’est qu’on les voit d’en haut alors qu’un viaduc en général c’est en dessous qu’il faut vivre avec. Au bas du pont donc, nous avons les habitants du Luchtbal (quartier ouvrier de dockers), de Merksem et de Deurne (Forest et Anderlecht si vous voulez) et là-haut, deux étages de camions et de voitures et jusqu’à, tenez-vous bien 18 bandes de circulation à hauteur du Sportpaleis! Ça promet quand même beaucoup de bruit et beaucoup de particules fines.

Le petit peuple d’en bas a donc pris son destin en main et revendique un autre tracé où le Lange Wapper serait remplacé par un tunnel. Ils ont finalement obtenu l’organisation d’un référendum qui ne comportait qu’une question : pour ou contre le « BAM-tracé », le CD&V, ardent défenseur dudit « BAM-tracé » s’étant farouchement opposé à toute question supplémentaire sur un tracé alternatif.

Ce dimanche 18 octobre, 35% des électeurs sont venus exprimer leur avis et 59,24% ont voté contre. La victoire de David contre Goliath. Mais on se querelle déjà sur l’interprétation du vote. 35% de participation au référendum, est-ce beaucoup ? Oui disent les gagnants (les groupes d’action, Groen!, le SP.a et… le VB). Seulement 25 000 voix de différence entre les non et les oui selon les autres (le CD&V, la NV.A de Bart De Wever peut-être futur bourgmestre d’Anvers, et l’ Open VLD (à l’exception de leur échevin Ludo Van Campenhout qui est contre)). Deuxième question, que signifie ce « non », est-ce un « oui » pour le tunnel? Oui, disent les groupes citoyens, il s’agit d’un signal fort contre le pont , « bye bye brug » clament-ils. Pas si clair disent les autres, qui souvenez-vous ont refusé d’ajouter la question d’un tracé alternatif au référendum… Patrick Janssens, le bourgmestre qui s’est rallié assez tard au camp des « non » est très embêté, il veut un avis « collégial » de la ville d’Anvers au gouvernement flamand (qui est le seul à pouvoir trancher) et où son parti, le SP.a est minoritaire. Qui dit « collégial » dit compromis et donc un Lange Wapper  aménagé? Cette victoire de David contre Goliath va-t-elle se muer en victoire à la Pyrrhus ? Et d’ailleurs comment ont-ils voté nos David à nous ? Sur le site de « Joods actueel » pas un mot sur le Lange Wapper ni sur le référendum, eux aussi vivent dans un autre pays, celui de l’eruv peut-êre, ce fil qui leur permet de vaquer à leurs occupations le jour du Shabbat, qui est complet lui et qui court bien en deça du ring…