Le 192D

Mon grand-oncle et ma grand-tante habitaient au quatrième étage du 192D de la rue de la Victoire. « Cent nonante dé dé »,  pas facile à prononcer pour des Juifs polonais dont la langue maternelle est le yiddish. Leur ascension sociale s’était faite en deux temps, du bas de Saint Gilles au haut de la « rie » de la victoire, et ensuite du rez-de-chaussée au quatrième étage de cet imposant immeuble art déco datant des années 1934-35, en forme de fer à cheval, avec son square intérieur, son ascenseur à double grille, ses carrelages d’époque, sa loge de concierge et son concierge. Une adresse, dont ils étaient très fiers, eux les petits Juifs polonais, arrivés là sans un sou dans les années 1920.

 

Nous les appelions « Oncle » et « Tante », pour la bonne raison qu’il n’y en avait pas d’autres dans les parages, tous, ayant soit disparu dans les camps de la mort, soit habitant loin (Australie, États-Unis et bien sûr Israël). Tante était modiste et Oncle tailleur, tailleur pour dames. Après avoir travaillé pour la prestigieuse Maison Hirsch, il s’était finalement mis à son compte après la guerre. Elle l’assistait. Il travaillait pour les dames de la bourgeoisie juive bruxelloise en recopiant pour elles des modèles qu’ils ramenaient des collections parisiennes. L’appartement avait été aménagé à cet effet. Côté rue, ou plutôt côté square, l’atelier avec sa grande table, qui prenait toute la salle à manger, sur laquelle Oncle travaillait assis en tailleur, tandis que le salon en enfilade était aménagé en « salon d’essayage »‘, le parquet ayant été recouvert d’une moquette, très à la mode dans les années 1950-60; deux petits fauteuils crapauds roses étaient disposés de chaque côté d’un énorme miroir. Coté jardin, les lieux de vie se résumaient à la cuisine et à la chambre à coucher, assez grande pour héberger outre le lit, deux fauteuils, une petite table basse et une bibliothèque. Celle-ci ne contenait que des livres en yiddish.

Enfant, j’allais parfois passer quelques jours chez eux, dans la capitale. On me mettait sur le train à Ostende et Oncle et Tante venaient me cueillir gare du midi. Je voyageais donc seule dès l’âge de 6 ans, chose inimaginable aujourd’hui. Oncle et Tante étaient bien meilleurs Juifs que mes parents qui étaient partis s’installer à Ostende nous coupant ainsi de la vie juive, inexistante en dehors de Bruxelles et d’Anvers depuis la guerre. Oncle avait décidé de remédier à ces lacunes en m’initiant… au yiddish, à commencer par l’alphabet. A raison d’une semaine de temps en temps, et vu le nombre limité d’années d’une certaine docilité, nous ne sommes pas arrivés au-delà de la lettre khof que je confondais systématiquement avec tov ou mieux encore tof, sa version flamande fort usitée, y compris à Ostende.

Oncle était un fervent yiddishiste autodidacte, dans la bonne tradition du Bund, le parti ouvrier juif diasporiste, dont il était un militant. Déjà avant de s’exiler à Bruxelles, il bravait les autorités polonaises en participant aux activités interdites du Bund. Bien que de gauche -Oncle et Tante votaient socialiste- et issu du Bund, mouvement révolutionnaire juif non-sioniste, Oncle détestait Marcel Liebman et Ernest Mandel, ces « comministes antisémites » qui critiquaient Israël. Il devenait tout rouge chaque fois qu’il en parlait, c’est-à-dire souvent. Je ne lui avais donc pas raconté que j’avais rejoint le mouvement d’Ernest Mandel dans la foulée de mai 68 et pire que mon nouvel amoureux était un dirigeant dudit mouvement. Oncle est mort vers l’âge de 70 ans d’une maladie des reins avant que j’aie eu le courage de lui présenter mon compagnon trotskyste. Tante a encore vécu 25 ans sans lui et a continué de voter socialiste, même quand Viviane Teitelbaum est passée chez les libéraux. Elle a bien sûr fait la connaissance de mon compagnon révolutionnaire, tout en regrettant qu’il ne soit ni Juif, ni médecin. Dans les années 1980, le Bund de Bruxelles, boulevard de la Révision, a fermé ses portes. J’ai hérité de quelques chaises pliantes très solides dont je ne me suis jamais séparée. A la mort de Tante, -nous étions déjà entrés de plain-pied dans le XXIèmesiècle, j’avais quitté mon compagnon trotskyste depuis longtemps, j’ai vidé l’appartement et invité quelques rares amis connaisseurs à se servir dans la riche bibliothèque yiddish d’Oncle. Le reste de sa collection a déménagé au Musée juif de Bruxelles, 21 rue des Minimes.

 

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s