Le nénuphar est mort, vive l’ognon.

Mars 2016

Il fut un temps –lointain et assez bref- où j’aimais bien Alain Finkielkraut. Oui, moi aussi j’étais une Juive imaginaire! Sur le dos de mes grands-parents assassinés, je me forgeais une identité somme toute à bon compte, moi qui n’en avais nullement souffert puisque je ne les avais pas connus. Comme Alain Finkielkraut, j’avais sur mes copines de classe une supériorité incontestable: une biographie tragique, en lien direct avec l’Histoire (avec un grand h). Comme lui, « du Judaïsme, je ne retenais que l’usage narcissique que je pouvais en faire »[1]. Comme c’était bien dit! Depuis, nos destins se sont éloignés, c’est le moins qu’on puisse dire, et c’est avec un plaisir inattendu que j’ai lu son discours de réception à l’Académie française. Un discours qui commence sur les chapeaux de roue de « la carriole du père Bztornski », le titre d’un tableau du douanier Rousseau. Un titre invendable selon son marchand, un « nom à éternuer », qu’il s’empresse de changer en « carriole du Père Juniet », le nom d’un de ses cousins « très honorablement connu dans le Gâtinais ». Voilà, en quelques phrases, tout est dit sur la condition juive à une certaine époque, qui semble désormais révolue puisqu’un nom à coucher dehors, un nom à éternuer est « reçu aujourd’hui sous la coupole de l’institution fondée, il y aura bientôt quatre siècles, par le cardinal de Richelieu ». Là aussi en quelques mots, tout est dit sur la modestie et l’emphase proverbiales de notre grand intellectuel. Mais soit, l’histoire de la carriole du père Bztornski rebaptisé Juniet m’a bien fait rire, et D… sait si je m’attendais à tout sauf à rire en lisant Alain Finkielkraut. Où on apprend d’ailleurs que ses parents l’avaient inscrit comme Fink ou Finck au lycée. Un nom coupé qui lui éviterait, pensaient-ils, les moqueries de ses condisciples, pas tant à cause de sa consonance juive, si j’ai bien compris, mais parce que « kraut » se dit crotte en français.

Toujours est-il que notre éminent philosophe a repris son nom complet après le lycée parce que « après les années noires » (pas celles du lycée mais celles de la guerre) « l’honneur (lui) imposait de ne pas s’en défaire ». Nicole Lapierre qui en connaît un bout sur les changements de nom, dirait que pour notre génération, celle de Finkielkraut et la mienne, reprendre le nom dans toute sa splendeur, le nom à éternuer donc, c’est le porter comme un reliquat d’une judéité devenue si fragile que nous souhaitons d’autant plus l’affirmer[2].

Mais quelle ne fut pas ma surprise de découvrir au fil de ma lecture, qu’Alain Finkielkraut a un grand-père maternel, marchand de bois à Lvov! Moi-même j’ai un arrière-grand-père maternel, marchand de bois à Lvov! Si ça se trouve, Alain Finkielkraut est mon cousin! Que dis-je mon cousin germain! Ceci est un scoop les amis, même lui ne le sait pas encore. Si on était amené à se rencontrer, j’en profiterai pour lui faire faire un petit tour à Molenbeek, la patrie des nouveaux noms qui éternuent et qui n’ont pas leur place sous la coupole de l’institution fondée par le Cardinal de Richelieu. Qu’il comprenne un peu, grâce à sa cousine belge, que rien n’est jamais ce qu’il paraît, et surtout que c’est un vilain travers qui peut mener très loin, la diabolisation. Nos aïeuls de Lvov en savent quelque chose. Je ne sais pas ce que mon cousin pense de la réforme de l’orthographe, pas grand bien à mon avis, vu son attachement aux belles traditions de la France. Et son Académie vient de s’y opposer farouchement. Même moi, qui ne suis qu’une bâtarde judéo-flamande francophone, je suis finalement assez attachée à toutes ces subtiles difficultés de la langue française. Tous ces mots dont on finit par connaître (connaitre?) l’orthographe (l’ortographe? l’orthografe? l’ortografe?) à force d’avoir lu des pages et des pages de littérature. L’orthographe, ça se mérite! Ognon sans i, franchement à quoi ça ressemble! Ça heurte mon sens de l’esthétique.

Mais d’où ça sort tout à coup cette réforme de l’orthographe? Vous l’aviez vue venir celle-là? Paraît qu’il s’agit d’une réforme décidée il y a 26 ans, en 1990!- par le Conseil supérieur de la langue française (en France, les amis, pas en fédération Wallonie-Bruxelles), un organe politique, avec l’accord de l’Académie française. Un certain Corentin de Salle, juriste et Docteur en Philosophie de son état, nous explique la chose dans votre grand quotidien bruxellois[3], sous le titre évocateur « la langue est un ordre spontané ». La langue évolue « de la manière la plus démocratique qui soit » selon lui, sans intervention de l’Etat. Comment? « Par la pratique quotidienne de 284 millions d’usagers dans le monde ». Comme le marché! Selon Corentin, et son maitre à penser, Friedrich von Hayek, le chantre de l’ultra-libéralisme, qui inventa le concept, l’ordre spontané, c’est l’ordre le plus démocratique qui soit. Ses règles, pour l’une l’orthographe, pour l’autre, la loi de l’offre et de la demande, n’ont pas été inventées, elles existaient déjà avant que Maurice Grévisse et Adam Smith ne les « découvrent ». Comme les lois de la nature, elles étaient là avant que quelqu’un ne les dégote. Que l’eau bout à 100 °C, par exemple, ou qu’il existe dans l’univers non seulement des trous noirs mais aussi des ondes gravitationnelles. Einstein, ce petit malin les a même découvertes longtemps avant qu’elles ne soient observées! Il en irait de même pour oignon ou nénuphar. Ils feraient partie de l’ordre spontané. Personne selon Corentin, n’écrit aujourd’hui nénufar ou ognon et s’il y en a, ils disparaissent dans la masse gigantesque de textes publiés quotidiennement. Cet homme, à mon avis, n’est jamais allé sur Facebook! Les ondes gravitationnelles des commentaires de ses « amis » auraient sinon déformé l’espace-temps de sa perception orthographique.

[1] Alain Finkielkraut Le Juif imaginaire, Seuil, Points, 1980

[2] Nicole Lapierre: Sauve qui peut la vie, Seuil, 2015

[3] Le Soir, 10 février 2016

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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