Bruxelles ne finit jamais

Janvier 2016

Bonjour les amis, je suis partie deux bonnes semaines à Cuba, en novembre avec un petit groupe de flamands progressistes (mais bien sûr que ça existe!). Quand nous sommes revenus, nous étions au niveau 4. Le contraste entre ce que nous venions de quitter quelques heures plus tôt et ce que nous avons découvert à l’arrivée, ne pouvait être plus grand. Cuba, vous en connaissez les images, pour ne pas dire les clichés -soleil, couleurs, samba, rhum et cigares- eh bien, c’est exactement ça, la moiteur et l’odeur en plus. Une odeur très particulière, faite de fuel mal raffiné et de gardénia. Ça pue et ça sent bon à la fois. Pas mal de pauvreté aussi, pour ne pas dire de la misère, mais toujours ce sourire, et cette joie de vivre, cette chaleur humaine, cette chaleur tout court.

C’est à Cuba donc, et plus exactement à Cienfuegos, une petite ville portuaire industrielle pas loin de Trinidad, que le matin du 14 novembre heure locale, la nouvelle des attentats à Paris nous parvient par SMS. Je me suis alors mise en quête de wifi, une denrée rare, uniquement disponible dans les villes à condition de trouver une Tarjeta de navegación qui donne accès à une heure de surf sur internet. Le bureau ETECSA local, le Proximus cubain, est fermé « pour cause de maladie ». Devant la porte et comme par hasard, un jeune homme me propose une Tarjeta pour 3 CUC (le Peso cubain convertible réservé aux touristes) alors qu’elles en coûtent officiellement 2. C’est ce qui s’appelle du marché noir, ou de la débrouille, c’est selon le degré d’indulgence de l’acheteur. En bonne judéo-flamande progressiste, j’opte pour la débrouille et je lui achète une carte sans marchander, parce que je suis dans l’urgence et à cause du sourire du jeune homme qui m’invite d’ailleurs à venir boire un Mojito dans le bar voisin. Invitation que je décline car le bar n’a pas de borne wifi. Un peu plus loin un attroupement de Cubains penchés sur leur smartphone, m’indique qu’il y a du réseau sur le trottoir devant un hôtel international.

Les journaux que je consulte sur internet, parlent d’abord de 18 morts puis au fil des heures d’ « au moins 120 morts ». Des jeunes attablés aux terrasses, des jeunes encore, assistant à un concert au Bataclan, le stade de France… Quelques gars ont tiré dans le tas ou se sont fait exploser dans la foule. L’attentat du 24 mai 2014 au Musée juif, en grand.

Sonnée, je m’en retourne boire un et même deux verres de Mojito.

Dans les jours qui suivent, nous sommes de retour à La Havane, nous apprenons que les attentats ont été préparés à Molenbeek. Le 21 novembre, par une chaleur tropicale, la journée la plus chaude de notre séjour, Bruxelles est monté au niveau 4, c’est l’état de siège (ou est-ce d’urgence? je n’ai pas bien saisi). Notre hôte à la casa particular où nous logeons se dit muy preocupado. On se demande si on pourra retourner en Belgique dans quelques jours. Entre-temps nous suivons le soir les nouvelles sur CNN dans le lobby de l’Hôtel Inglaterra. Rien de pire pour le moral que CNN, heureusement qu’il y a du rhum, sous toutes les formes, mojito, daiquiri, cuba libre, ou tout simplement sec, avec ou sans glaçons. J’opte pour le sec, sans glaçons, niveau 4 oblige. Les images sont terrifiantes, des chars et des soldats cagoulés, armés jusqu’aux dents sur ma place, déserte, sur le piétonnier du centre et devant la gare centrale! Metro, écoles, cinémas … fermés. Dans les rues de la ville vidée de ses habitants, la police et l’armée font la chasse aux terroristes de « Molenbeck », devenue depuis peu le centre du monde.

Arrivée en Belgique sans encombre. Aucun contrôle (on vient de Cuba, en passant par Zurich, et pas de Syrie en passant par Istanbul). Aéroport quasi vide (on dirait La Havane), température moins froide que prévue, j’avais oublié le réchauffement climatique. Je retrouve les embouteillages, inexistants à Cuba par manque de voitures. Ici les voitures sont à l’arrêt sur le ring mais en deçà de celui-ci il n’y a plus personne comme si le monde entier évitait Bruxelles. Y a des check-points? je demande au copain qui est venu me prendre. Il éclate de rire. Ce gouvernement est fou!, me dit-il. Mais oui, gardons la tête froide, ne pas céder à la peur, réfléchir. Et quand on y pense, tous les postes clés, Intérieur, Défense, Immigration, sont dans les mains de la N-VA. La peur, ça leur rapporte des voix. Ils ont l’homme fort qui rassure. Enfin… rassure, on est en Belgique quand même, l’esprit de dérision n’est jamais loin. Tu connais la dernière blague me demande-t-il. Ben non, sur CNN on ne raconte pas de blagues. On dit que Jan Jambon, le ministre de l’Intérieur se présente maintenant comme ça: « my name is bon, jam bon« . Il a déclaré qu’il allait « nettoyer » Molenbeek, il a dit très exactement « opkuisen« . « Opkuisen » c’est un cran au-dessus de « kuisen », ça se situe quelque part entre nettoyer et liquider.

La nuit, je n’arrive pas à dormir, niveau 4 ou décalage horaire, allez savoir. Je relis « Paris est une fête » de Hemingway, ça fait le lien entre Cuba et ici. Le livre est en rupture de stock dans les librairies de France. « Paris est une fête » c’est le « Je suis Charlie » du 13 novembre. On est passé de 10 à 500 exemplaires par jour depuis les attentats. Gallimard en a réimprimé 20 000 en urgence. Personnellement, je lui préfère « Paris ne finit jamais » de Vila-Matas; l’histoire d’un écrivain qui se prend pour Hemingway et raconte, comme lui, ses années de bohème à Paris, dans une chambre de bonne, louée par ni plus ni moins que Marguerite Duras.

Après cette nuit d’insomnie, je découvre en parcourant ma pile de journaux la fratrie Abdeslam. Il y a d’abord le grand frère, celui qui n’a rien fait et qui affronte les caméras, impassible. Il ne parle pas, il récite. Oui il a fait quelques erreurs de jeunesse (détrousser des malades comme ambulancier par exemple) mais est revenu dans le droit chemin, dit-il. Le méchant, c’est Salah, le chef présumé du commando, l’homme à abattre, recherché en vain par toutes les polices. (Ou hou, Jan Bom, où es-tu?). Et enfin il y a Brahim, le petit frère, mort, explosé, boulevard Voltaire. C’est la faute à Voltaire? Non c’est la faute à … Philippe Moureaux! Bourgmestre de Molenbeek-Saint-Jean pendant 20 ans, il aurait été trop indulgent avec certains imams de sa commune. Ah bon, et moi qui croyais que c’était la faute au wahhabisme propagé et financé par l’Arabie-Saoudite, la faute à Bush et Blair, qui ont fichu le bordel en Irak, la faute à Assad qui a massacré son peuple et par la même occasion l’alternative démocratique dit du Printemps arabe? Il semblerait que j’ai tout faux, c’est donc la faute au bourgmestre d’une petite commune de la région bruxelloise dans le petit Royaume de Belgique.

Mais à propos que faisait notre Roi pendant tout ce temps? Eh bien, grâce au Canard Enchainé, nous savons maintenant que le 21 novembre, alors que même à Cuba ses sujets étaient dans un tel état de détresse qu’ils se sont farcis le breaking news de CNN en boucle, lui sirotait tranquillement son jus de fruits dans un centre de Thalasso à Quiberon. Décidément, Bruxelles, ne finira jamais … de nous étonner.

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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