Humeurs anti-antisémites

Janvier 2015

Combien de fois ne me suis-je pas énervée, les amis, d’une blague sexiste, aux apparences innocentes, souvent accompagnée d’un rire gras et masculin. Et combien de fois ne m’a-t-on pas reproché mon « manque d’humour » (moi? vous imaginez!) quand une remarque sur l’argent et le lobby juifs me faisait bondir au plafond.

J’ai l’habitude de répondre que les blagues sur les Juifs, il n’y a que les Juifs qui sont autorisés à les raconter, en ajoutant: -je rigole, bien sûr. Mais en fait, je ne rigole pas, vous l’aurez compris. Comme dirait Desproges, on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. Autodérision oui, racisme, non.

Dans « Parlons travail »[1], un recueil d’échanges entre Philip Roth et quelques-uns des plus grands auteurs du vingtième siècle, Mary Mc Carthy (écrivaine et grande amie de Hannah Arendt), à qui il a envoyé son dernier ouvrage « La contrevie », lui reproche son « anti-antisémitisme virulent ». Dans ce livre, le protagoniste, Nathan Zuckerman, accompagne son épouse Maria dans sa famille en Angleterre pour les fêtes. Confronté au snobisme mâtiné d’antisémitisme britannique, il rompt avec cette femme, qu’il aime pourtant.

« Les chapitres anglais de La contrevie ne choqueront peut-être pas les lecteurs juifs, mais moi ils m’ont agacée et dérangée », écrit Mary Mc Carthy en rappelant au passage que son (ex)mari -juif, Philip Rahv, (ami de Philip Roth et non un de ses protagonistes, comme son nom pourrait le laisser supposer) avait l’habitude de dire à l’instar d’un personnage de la Contrevie, que « tous les non-Juifs sans exception sont antisémites ». On sent l’ agacement de Mary Mc Carthy, un mouvement d’humeur, non pas anti-antisémite, ni antisémite d’ailleurs, mais anti-anti-antisémite. Vous me suivez?

Ceci dit, on comprend qu’être rangé d’office de par son appartenance –non-Juive- dans la catégorie des antisémites, ça a de quoi énerver. Alors cette question -est-ce que tous les non-Juifs, sans exception, sont antisémites?-: simple boutade, autodérision, constat réaliste ou parano juive? C’est que les voies de l’antisémitisme sont impénétrables. Car l’antisémitisme ne se limite pas aux non-Juifs. Il y a aussi des Juifs antisémites! C’est là que l’histoire se complique. Car ces Juifs –qui ont la haine de soi-eh bien, ils font le jeu des antisémites. Prenez Jésus, le premier Juif antisémite, ça nous a valu 2000 ans d’antisémitisme virulent. On comprendra que dans ces circonstances, Nathan Zuckerman a quelques réticences à fêter la naissance du petit Jésus. Mais, nous rétorque Mary Mc Carthy, Noël ne peut se réduire à la haine des Juifs et la crèche avec les anges, le bœuf et l’âne et l’étoile, lui plaisent bien nous dit-elle, c’est bien plus plaisant que le Mur des Lamentations. Zuckerman n’a jamais dit le contraire, rétorque Philip Roth, mais c’est pourtant le sentiment de bien des Juifs face à ce folklore.

Ce ne sont pas les opposants aux Zwarte Piet, le sujet qui fâche aujourd’hui aux Pays-Bas, qui diront le contraire. En Flandre, le saint homme se fait dorénavant accompagner par un père fouettard de race blanche, mais dont le visage est recouvert de suie, ce qui explique sa couleur. Un vrai compromis à la Belge diront certains, la preuve que l’anti-anti-antiracisme est payant, dirais-je.

 

[1]Philip Roth: Shop Talk, 2001, éditions Gallimard, 2004 pour la traduction française

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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