Fumée noire, fumée blanche

Avril 2013

Nous avons un nouveau pape paraît-il. Quand je dis « nous » je ne fais que traduire la formule consacrée en Latin: habemus. Habemus papam. N’allez surtout pas y chercher une forme cachée et inavouée d’appartenance. Mon inburgering ne va pas jusqu’à vibrer pour l’élection d’un nouveau pape. Par contre, sur tous les JT -bon je n’ai pas vérifié si c’était le cas sur Al Jazira ou Radio Judaïca-, c’est comme si le Monde s’était arrêté. Un peu de fumée blanche et voici l’offensive hivernale, les embouteillages monstres, la démission du ministre des finances, le retour annoncé de Sarkozy, les trois années de guerre en Syrie , le contrôle budgétaire…oui même Bart De Wever et son « ami Didier »… envolés. Partis en fumée. Blanche. D’un blanc convaincant, « overtuigend wit » nous assure un journaliste de la VRT que l’événement visiblement inspire. Ce sera un François. J’allais dire un garçon, mais ce sont tous des garçons, n’est-ce pas! On attendait un Italien (à dix contre un) ou un Brésilien (à huit contre deux) et le voilà Argentin d’origine italienne. Un allochtone dites! Le voici monté en grade puisqu’en devenant Pape à Rome, il devient expat ou dois-je dire rapat. À l’heure où je vous parle, on ne sait pas encore si c’est un bon ou un mauvais. Des photos circulent mais elles sont truquées et de toute façon, une photo n’a jamais rien prouvé. Sous Staline, Trotski ne figurait jamais aux côtés de Lénine sur la photo, et photoshop n’existait même pas encore. Alors pape des pauvres oui, mais pape des folles de la place de mai?

 

Enfin, ce qui est sûr, c’est que c’est un garçon et ça ne risque pas de changer de sitôt. Du côté des filles, eh bien nous avons eu le 8 mars, LA journée internationale de LA femme comme ils disent. « Ringard, le féminisme? » titrait le Soir. Quelle question ringarde! Si vous voulez mon avis, aussi longtemps qu’on appellera ça la journée de la femme, le féminisme aura un sens. Vous ne comprenez pas pourquoi? Eh bien, qu’est-ce que vous diriez d’une journée du Juif par exemple? Ça vous choque, eh oui, moi aussi. Quand on nous réduit à un concept et qu’on nous concède une journée par an, on n’a pas vraiment l’impression de faire partie de l’humanité.

Mais il n’empêche que le féminisme reste sujet à controverse, y compris parmi les filles. Dans le premier numéro de « Marianne. Edition Belge » je lis que Chloé Delaume, jeune auteure, est d’avis qu’un « féminisme bêtifiant et violemment réactionnaire dévore la France actuellement ». Elle préfère le féminisme libertaire de Marcela Iacub. Du moins, celle qui avait écrit  » L’Empire du ventre » une histoire de la maternité (Fayard, 2004) ou  » Par le trou de la serrure « sur les métamorphoses de la pudeur (Fayard, 2008) et pas celle qui a écrit « Belle et Bête » (Stock 2013), un livre qui relate la liaison entre l’auteure, Marcela Iacub et DSK et dont on comprend qu’elle a été conçue comme une vaste opération commerciale. Le procédé est particulièrement révoltant: séduire un homme, déjà à terre faut-il le dire, pour en faire un roman scandaleux. Vous avez dit, littérature? « Non, non, non et non ! » nous dit Christine Angot (Le monde 24/02). La littérature c’est « La vie vécue (…) sans avoir été « calculée », la corne du taureau qui vient vers vous et pas le contraire. »

Ne reculant devant aucun sacrifice pour vous tenir informés, j’ai donc lu pour vous « Belle et Bête ». Enfin, lu… disons que j’en ai téléchargé quelques pages à l’essai, c-a-d gratuites sur iBooks. Eh bien, je puis vous assurer, que quelques pages, que dis-je quelques lignes suffisent pour se faire une opinion. En fait, c’est souvent la première phrase qui est la plus révélatrice, celle qui nous invite à entrer dans le livre. Rien ne nous y oblige a priori. Elle doit éveiller notre curiosité, qu’elle soit simple « Longtemps je me suis couché de bonne heure » (Proust, La recherche) ou plus compliquée « En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte ». (Kafka, La métamorphose). Il y va de notre désir d’en savoir plus « Cette lettre mon amie sera très longue » (Marguerite Yourcenar, Alexis), à percer le mystère « Ne vous inquiétez pas, il n’est pas chargé: ce furent ses dernière paroles » (JM Laclavetine, Première ligne), ou de sa capacité à nous entrainer d’emblée avec émotion dans le récit « Page blanche, ma consolation, mon amie intime lorsque je rentre du méchant dehors qui me saigne chaque jour sans qu’ils s’en doutent, je veux ce soir te raconter et me raconter dans le silence une histoire vraie de mon enfance » (Albert Cohen, O vous, frères humains), comme une mélodie qui nous transporte ailleurs « Chambres d’hôtels au petit matin où on n’a pas dormi, étrangement vides, silencieuses. On souhaiterait que le monde se pétrifiât…  » (Louis Calaferte, La mécanique des femmes).

Au lieu de quoi nous lisons –légèrement effarés-: « Tu étais vieux, tu étais gros, tu étais petit et tu étais moche. » Si on ne savait pas qu’il s’agit de DSK, on arrêterait là, vous ne trouvez pas. Mais bon, l’éditeur – « séduit par l’audace et le courage » de Iacub- et avec lui le Nouvel obs (« un texte d’une stupéfiante puissance littéraire ») et Libé (« Un texte puissant (encore!) autant que déroutant ») nous assurent que c’est de la littérature. « Le texte de Marcela Iacub peut faire scandale et chacun en jugera comme il lui semble bon. Mais personne ne peut nier sa qualité littéraire. Le récit est fort, le style à la fois cruel et brillant », nous déclare Laurent Joffrin, directeur du Nouvel Obs qui publie quelques bonnes pages et dévoile dans une interview avec Iacub, l’identité du protagoniste avant la sortie du livre. Résultat, 20 000 exemplaires vendus en 5 jours. Littérature? La belle affaire! pour reprendre la formule de Catherine Simon. (le Monde des Livres 01/03)

Pour en revenir à la littérature, je ne saurais trop vous recommander pour ces vacances de Pâques la lecture du deuxième livre de Tom Lanoye paru en 1992 « Kartonnen dozen » et disponible depuis peu en langue française: « Les boites en carton » (Éditions La Différence). La traduction est de Alain Van Crugten, dont Tom Lanoye a dit à propos de « La langue de ma mère » que la traduction était meilleure que son texte. Si ce livre est avant tout  » la relation d’un amour banal et de son pouvoir dévorant » (excellente première phrase!), on y trouve aux pages 121 à 127, un des plus beaux textes jamais écrit sur le mouvement flamand, né dans les tranchées de la première guerre mondiale et dont voici en prime un extrait.  » ils ont commencé à distribuer des tracts pour protester contre cette injustice (…) et quand on les attrapait, ils se faisaient fusiller. Et à cause de cette nouvelle injustice le mouvement s’était encore élargi, et quelqu’un a imaginé de mettre une petite croix sur la tombe de ses camarades (…) Et tout le monde a trouvé ça juste et beau et tous les pauvres types en tiraient un peu de courage dans la misère pendant qu’ils étaient couchés dans la boue, sous les tirs de barrage, pensant à leur fiancée et à leur maman et aux couques au beurre du dimanche matin et aux beaux soirs où il y avait des pieds de porc avec du chou-fleur à la sauce blanche (…) Mais juste après la guerre quelques connards de l’armée belge étaient allés avec des bulldozers dans un cimetière flamand pour aller raser d’un seul coup, paf, cinq cents de ces croix aux pieds bleus et ils les avaient pulvérisés en même temps que les tombes pour en faire du ballast de voie ferrée, même qu’on avait fait paraître dans des gazettes des photos de ce bout de voie: Le chemin de fer de la honte. Et cette fois les braves petits Flahutes s’étaient mis sérieusement en colère. »

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s