Septième ciel

Juin 2012

En parcourant ma pile de journaux en rade des dernières semaines, je tombe sur cette nouvelle incroyable, « Le point G est enfin localisé » (Le Soir du 6 mai). Ça alors!! Comment une information de cette importance a-t-elle pu m’échapper? Rien vu, rien entendu, il n’y en avait que pour les élections présidentielles françaises.

J’apprends dans cet article que l’existence de ce point mystérieux a été avancée pour la première fois en 1950 par un certain docteur Ernest Gräfenberg, qui lui a donné en toute modestie typiquement masculine, l’initiale de son nom. Et moi qui croyais que le docteur G était une invention de Philippe Geluck!

Point imaginaire ou point anatomique, voilà une question qui a agité les femmes pendant des décennies. Les féministes des années 1970, toutes à leur défense de l’orgasme clitoridien, n’y croyaient pas ou faisaient semblant de s’en foutre. Françoise Dolto, elle, n’avait qu’une piètre opinion de l’orgasme clitoridien qu’elle estimait « décevant » et même « ambigu »[1]. Elle distinguait pas moins de quatre types d’orgasmes féminins, allant du clitoris à l’utérus en passant par le vagin. Le Nirvana se situant pour elle au plus profond de ce continent noir et tout en haut de l’échelle des plaisirs génitaux et de la maturité sexuelle féminine.

Mais, même si la question du plaisir reste mystérieuse, voilà donc la question du point G tranchée. Il existe et il a été localisé. Il serait de forme trapézoïdale et se situerait très exactement à 16 millimètres de l’urètre dans un angle de 35 degrés avec celui-ci. Urètre? 35 degrés? Y a-t-il un GPS pour nous indiquer le chemin? TomTom, à l’aide! Tapons « septième ciel » et laissons-nous guider: « Dans trois millimètres, tournez à gauche, ensuite faites demi-tour » « arrivé au rond-point, prenez la dernière sortie ». « Vous êtes arrivées ». Comme quoi, l’aventure est derrière le coin. Une idée peut-être pour vos grandes vacances. Une destination exotique, écologique et peu chère par ces temps de crise et de rigueur.

Dans un tout autre genre, je lis que Jean-Luc Dehaene a publié ses mémoires. Ici pas besoin de GPS: l’ouvrage est à l’image de son auteur, volumineux. 1000 pages, ne comptez pas sur moi pour lire tout ça, j’ai d’autres priorités. Une petite étude comparative des commentaires dans la presse du Royaume devrait suffire. Le Soir titre sur la mort soudaine et la succession du roi Baudouin, et consacre toute une page à la monarchie. Comment Albert a accepté tout de suite de succéder à son frère, comment Philippe l’en a remercié et pourquoi accorder une dotation à Laurent était une erreur. Palpitant. Dans les journaux flamands, on préfère traquer les petites phrases assassines, qui nous parviennent au compte-goutte au fil du décryptage de ces 1000 pages, un peu à l’image des révélations de WikiLeaks. La plupart aussi décevantes et ambigües que l’orgasme clitoridien de Françoise Dolto.

Geert Bourgeois, lui par contre, ne déçoit jamais. Sous ses airs bonasses, Geert Bourgeois est un pur et dur de la N-VA. Le ministre de l' »inburgering » (l’intégration) du gouvernement flamand vient de sortir un « starterskit » pour les primo-arrivants en Flandre. Cela s’appelle « Migrer en Flandre. Coffret d’introduction pour les familles immigrantes ». Cela ne s’adresse pas, vous l’aurez compris, aux primo-arrivants français fortunés post-Sarkozy. Nous y découvrons avec stupeur[2] que les flamands sont des « cactus »-un peu comme les sabras- ils piquent de l’extérieur, sont doux à l’intérieur, mais difficiles à ouvrir et qu’ils sont ponctuels, qu’il est donc conseillé d’arriver à temps. Que la Belgique est un pays où il pleut souvent et où il vaut mieux toujours se munir d’un parapluie mais que par contre l’argent ne tombe pas du ciel et la vie y est très chère. Il vaut mieux donc travailler à deux, d’ailleurs en Flandre le travail est très important. Sachez qu’en Flandre, les hommes et les femmes ont les mêmes droits et qu’il y est interdit de battre votre partenaire et vos enfants. Et bien sûr pour trouver du travail et comprendre vos patrons, il est indispensable d’apprendre le néerlandais –non le français n’est pas la langue maternelle en Flandre nous raconte Rachid, en Belgique depuis pas mal d’années. Autant vous dire que la communauté marocaine (ainsi qu’une bonne partie de la presse et des internautes) n’a vraiment pas apprécié la prose insinuante et franchement insultante, le ton paternaliste et bêtifiant de cette brochure « informative ».

Je continue ma lecture, et je tombe sur ce journal distribué lors de la fête du 1er mai place Rouppe: « Volksgazet », à ma connaissance le seul journal gratuit « au prix de 1 euro »(ça s’appelle un double message). Le « Volksgazet », c’était le journal des socialistes d’Anvers, l’équivalent du « Vooruit » à Gand. Tous deux ont fusionné sous le label « De Morgen » en 1978 avec comme rédacteur en chef un ancien de mai 68, Paul Goossens, qui allait en faire un Libé flamand. Aujourd’hui, De Morgen n’a plus rien à voir avec la gazette du parti socialiste, c’est devenu un journal de référence indépendant en Flandre au même titre que De Standaard qui a perdu lui son label catholique-flamingant « AVV-VVK » (pour les plus jeunes d’entre vous: « Alles voor Vlaanderen, Vlaanderen voor Kristus » tout un programme). Cette réédition de « Volksgazet », « Journal socialiste » est une émanation des dissidents du SP.a, qui se sont regroupés dans Rood!. On nous annonce qu’il paraîtra « quand nécessaire ». Comme le disait un ami, faudra-t-il s’inquiéter ou se réjouir de sa parution? Je choisis pour la seconde option car Volksgazet -et avec lui Rood! -ne cache pas ses ambitions mélenchonniennes. De nos jours, tout le monde s’y met d’ailleurs: le PTB, les Trotskystes de toutes obédiences, les syndicalistes de combat, le dissident Écolo Wesphael, tous appellent de leurs vœux et veulent incarner en Belgique la gauche radicale. Toujours est-il qu’au moins pour un jour, il régnait une bonne ambiance « peuple de gauche » place Rouppe –notre Bastille(ke) à nous- en ce 1er mai 2012. On dirait bien que le vent tourne, un petit peu, même Écolo qu’on n’avait pas entendu depuis que la crise a éclaté en 2008, durcit le ton et opte pour un vocabulaire résolument lutte des classes. GDF-Suez passe à l’action sur le dos des travailleurs ! oui-da « des travailleurs »-titre Ecolo dans sa dernière newsletter. Alors, bienvenue au club, demain, vous verrez, ça ira, ça ira, ça ira, … En attendant, bonnes vacances les amis, n’oubliez pas votre TomTom, et en route pour le « septième ciel ».

[1] Françoise Dolto: Sexuallité féminine, Paris, 1982, page 174

[2] http://www.migreren.inburgering.be/fr/fr/témoignage

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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