Les affres de l’écrivain

Mai 2012

Certains d’entre vous se souviendront peut-être de mes « Humeurs » intitulées « Trois jours à Tel Aviv »? J’y parlais bien sûr de mon bref séjour dans cette ville, que j’avais adorée, mais également du Prix Goncourt « Trois jours chez ma mère » de François Weyergans. Comme je l’écrivais à l’époque « N’y voyez aucun rapport de cause à effet. La juxtaposition de ces deux évènements de durée égale étant le plus pur fruit du hasard. » Je n’arrivais pas à écrire ma chronique et j’étais fascinée par ce François Weyergans qui racontait pendant 300 pages l’histoire d’un écrivain qui n’arrivait pas à terminer son livre (et accessoirement à rendre visite à sa vieille mère). C’était en janvier 2006. Je ne suis plus retournée à Tel Aviv depuis et pendant toutes ces années François Weyergans n’a plus rien publié, jusqu’à ce livre qui vient de paraître: « Royal Romance »[1]. N’y voyez encore une fois aucun rapport si ce n’est que j’ai du mal à aller à Tel Aviv et lui à terminer ses livres.

François Weyergans, ce n’est pas Amélie Nothomb, il ne sort pas un livre chaque année en septembre. Depuis 1973, il a publié 12 romans, cad un livre tous les trois ans et demie en moyenne. François Weyergans c’est l’homme dont la sortie des livres est à chaque fois retardée, qui traque ses livres jusqu’à l’imprimerie. L’homme qui a a réussi à arriver en retard à sa propre réception à l’Académie française en juin 2011 où ses pairs, las de l’attendre ont commencé la cérémonie sans lui. Il a finalement déboulé en plein discours de bienvenue d’Erik Orsenna au moment où celui-ci prononçait: Vous voici.Vous voici enfin !Élu le 26 mars 2009, reçu aujourd’hui, 27 mois plus tard. Nous avons failli attendre. Car l’attente ne datait pas de ce jour! La réception avait été postposée à multiples reprises sous des prétextes divers, si l’on en croit Orsenna qui vend la mêche. C’est la faute au choix du tailleur « qui le torturait trop », à la période de l’année « redoutable (…) pour les allergies », à une « mauvaise configuration des astres ». Mais en fait, on l’aura deviné, c’était surtout la faute à la rédaction de son discours, « dont la seule idée (le) plongeait dans les affres »[2]

La sortie de ce dernier livre était d’abord annoncée sous le titre de « Mémoire pleine », il est sorti en mars sous le tître de « Royal Romance ». Il aurait pu s’intituler « Coucheries », car dans « Trois jours chez ma mère » l’auteur-protagoniste Weyergraf sort une héroine de son livre pour la déplacer dans un livre qui n’est pas encore écrit mais qui a déjà un titre « Coucheries ». Alors mémoire pleine, coucheries ou romance? « Royal Romance » c’est le nom d’un cocktail « moitié gin, un quart Grand Marnier, un quart fruit de la passion et un soupçon de grenadine ». Pour le roman je dirais: moitié mémoire, un quart coucheries, un quart romance avec un soupçon de drame.  Le roman commence par une citation en exergue « J’ai toujours été maladroit avec les femmes. Je veux dire: pas seulement au lit ». La phrase est de lui et faisait déjà l’ouverture de son premier livre « Le Pitre »[3]. Erik Orsenna la trouve irrésistible « Qui, lisant cette phrase, ne souhaiterait devenir l’ami de l’homme assez téméraire, et assez lucide, pour l’avoir écrite ? » Personnellement je trouve qu’il ne s’en tire pas trop mal pour un homme qui est maladroit avec les femmes, je veux dire pas seulement au lit. Notre héros, Daniel Flamm, un écrivain ceci dit en passant, marié, deux filles, succombe régulièrement à la tentation « de ce que la psychiatrie américaine appelle le seductive flirting ». Il y a d’abord Justine à Montréal, la protagoniste du livre, la femme qui raffole de « Royal Romance », le cocktail, et don’t « l’auteur fut personellement amoureux ». Ce qui ne l’empêche pas de séduire Domenika la journaliste berliniose dont il nous dit « je pourrais vivre avec elle » mais à qui il se contente de téléphoner « deux à trois fois dans les années qui suivirent » leur nuit à Berlin. Ou Pauline qui lui « embrassa chaque doigt de pied (…) ce fut très érotique » ou encore Christine « qui voulut quitter son mari » , Louise qui ne savait pas encore si elle ferait l’amour avec son mari en pensant à lui ou si elle prétexterait une migraine … et surtout Florence, une femme qu’il passera son temps à attendre et pour laquelle il ira jusqu’à éviter Justine. Sans parler de sa femme Astrid, pour qui ce cera « la femme de trop ». Florence lui envoie des sms jta (pour je t’aime) et jte (pour je t’embrasse) et l’appelle rarement aux « heures nobles » « des heures où on ne profite pas d’un trou dans son emploi du temps ».

Les sms c’est aussi ce qui le relie à Justine à Montréal. Il s’interroge: « sans les sms notre relation aurait-elle duré? » Justine dont la fin tragique (annoncée en début de livre, je ne dévoile rien) ravivra le sentiment amoureux (mêlé de culpabilité) a posteriori et le plongera dans une dépression profonde dont il ne se sortira que par l’écriture de leur histoire: « une histoire (…) don’t il faut que je me délivre ». C’est la moitié « mémoire » du cocktail.

Le livre contient de nombreuses digressions, une marque de l’auteur, « un maître de la digression, un géant du coq à l’âne » toujours selon Orsenna. Sur des sujets aussi divers que variés: le papier, le sel, les bouilloires électriques (où l’on apprend qu’il existe des bouilloires dont on peut régler la température de l’eau « ce qui est indispensables pour les thés verts qui ont besoin d’une eau à 60 ou 70 degrés »), les quattuors de Webern (« une musique si compressée qu’au bout de quelques minutes on perd toute notion du temps, ce qui n’arrive pas avec les symphonies de Beethoven pour qui une heure c’est une heure »), le lard de Colonatta (« qui reste enfermé des mois dans le marbre blanc de Carrare frotté de sauge, d’ail et de romarin ») et … le massacre de Polytechnique à Montréal en décembre 1989, un événement qui résonne fort aujourd’hui après les tueries d’un Breivik ou d’un Merah. Je connaissais l’histoire de ce jeune homme qui tua 14 jeunes filles à l’Ecole de Polytechnique en criant « je hais les féministes ». François Weyergans cite leurs noms (et pas celui du tueur), gravés dans une plaque de l’école et m’apprend une chose que je ne soupçonnais même pas, que plusieurs proches des victimes se suicidèrent dans les années qui suivirent.

Sur tous ces sujets, il a fait des recherches approfondies « je tiens à devenir spécialiste de tout ce qui m’intéresse » écrit-il à propos des bouilloires électriques. Une façon d’éviter la confrontation à la page blanche? « J’avais des cahiers et des carnets remplis de notes, des chemises à rabat dont les élastiques maintenaient tant bien que mal toute une documentation très pointue (…) mais je n’avais pas dix pages que je puisse confier à un imprimeur » confie Daniel Flamm à sa sœur, Myriam qui lui « pose toujours des questions gênantes sur (ses) livres ».

Est-ce qu’on demande à un auteur combien de pages il a écrites? Il écrit. Point. Dans l’urgence et la patience nous dit cet autre écrivain Jean-Philippe Toussaint[4]. « Kafka, tous les soirs se mettait à sa table de travail. (…) Jour après jour il note dans son Journal « Aujourd’hui rien écrit » ».

Nous sommes le samedi 14 avril, il est cinq heures du matin. Toute la journée j’ai tourné en rond, pour ne pas affronter la page blanche, j’ai relu le livre de Weyergans, potassé celui de Toussaint, cherché et pas trouvé « Trois jours chez ma mère » dans ma biliothèque, googlé l’Académie française, Erik Orsenna, lu mes journaux, fait à manger, regardé un film à la télé que j’avais déjà vu (« Aanrijding in Moscou », excellent film flamand que je vous recommande), bu des litres de tisane « Zen zen », une découverte de ces dernières vacances. Ce soir vers 11 heures, je me suis finalement résolue à écrire, pour qu’il y aie au moins quelque chose à mon réveil demain matin. Car demain il y a urgence et la patience du secrétaire de rédaction a des limites.

 

 

 

 

[1] François Weyergans: Royal Romance, Julliard, 2012

[2] Réponse M. Érik Orsenna au discours de M. François Weyergans le jeudi 16 juin 2011

http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_reponses/orsenna.html

[3] Gallimard, 1973, page 9

[4] L’urgence et la patience, Editions de minuit, 2012

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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