30 secondes d’orgasme politique

Janvier 2012

Le plus dur les amis dans ce métier, c’est de se projeter dans l’avenir. Je veux parler du décalage entre le moment où j’écris (aujourd’hui pour moi, il y a deux semaines pour vous) et le moment où vous lisez ceci (aujourd’hui pour vous, dans deux semaines pour moi). Pire, là je vous écris en 2011 et vous allez me lire en 2012! Il peut s’en passer des choses dans ce laps de temps. La fois dernière j’ai eu chaud, très chaud. Vous n’avez rien remarqué hein?! Pénards. Vous lisez mon article et vous n’êtes même pas étonnés que ça colle si bien à l’actualité du jour. Vous trouvez ça normal.

Eh bien non, entre le bouclage du numéro et sa publication, entre le moment où j’écrivais qu’on l’aurait notre gouvernement avant la fin de l’année, et le jour où ça s’est fait, il y a encore eu dix réunions nocturnes cruciales de la dernière chance. Di Rupo a encore claqué des dizaines de portes et s’en est encore une fois allé démisionner chez le Roi. Là j’ai eu très peur, je me suis dit que ça ne marche pas deux fois ce truc-là. Entre-temps le Roi, en Flandre on l’a baptisé « de brandblusser van België », le pompier de la Belgique. Un pompier qui vit dans un château quand même. Que dis-je DES châteaux. A propos de château, vous le connaissiez vous, celui de Ciergnon? Moi pas. J’en déduis qu’il n’y a jamais eu de crise politique en Belgique à la saison de la chasse. Pourtant c’est là qu’il passe tous ses weekends d’automne avec sa petite famille, notre Roi. Ils y font de grandes balades dans leur domaine de 220 hectares. Pour récupérer du stress de la semaine sans doute: le bruit des voisins de palier qui s’engueulent ou font la fête, les clochards qui picolent sur le pas de la porte, les poivrots qui crient dans la nuit, l’air vicié, les heures à tourner en rond pour trouver une place de parking, les embouteillages, la course le matin pour amener les gosses à l’école, et puis au boulot, la cohue dans le métro…enfin toutes ces choses qui sont notre lot quotidien de citadins. Avoir un pavillon de chasse près de Namur, c’est précieux dans ces cas-là.

Mais donc les amis, j’ai eu chaud, très chaud. J’ai prié –moi!- pour que ce gouvernement se fasse. Pas parce que je trouvais qu’il nous en fallait absolument un, là, maintenant, tout de suite (franchement, on n’est pas à quelques jours près après un an et demie d’attente) mais parce que j’avais ECRIT qu’on en aurait un!

Enfin, on l’a eu in extremis, l’accord sur le budget, juste avant la parution de mon papier. Là on sentait que c’était gagné, qu’on s’engageait dans la dernière ligne droite. J’étais je crois aussi contente qu’Elio di Rupo et tous les négociateurs réunis sur le pas de la porte du 16 ce samedi matin 27 novembre 2011. Béatrice Delvaux appelle ça un orgasme politique[1]. Enfin, un « orgasmeke », elle évalue ça à 30 secondes. Tout ça pour ça dites! Toutes ces nuits blanches, ces claquages de portes, ses va-et-vient chez le Roi, ces tonnes de papier noirci, … pour 30 pauvres petites secondes d’orgasme politique. 30 malheureuses secondes de septième ciel pour quelqu’un qui, toujours selon Béatrice Delvaux, se trouve aujourd’hui aux portes de l’enfer. Ça ressemble fort à une dépression post-coït ça, politique bien sûr, le coït. Parce que bon, maintenant les ennuis vont commencer, pour nous comme je vous le racontais la fois dernière, mais aussi pour Elio.

Pour preuve, il n’avait pas encore obtenu la confiance du Parlement que déjà on lui reprochait son sexe linguistique. Pour quelqu’un qui n’a eu droit qu’à 30 secondes d’orgasme politique, c’est un comble. Donc c’est clair qu’il va falloir maintenant qu’il apprenne vraiment le néerlandais, car il lui faudra répondre en direct aux questions de la majorité de ce pays dans la langue de cette majorité comme dirait Bart De Wever, et pas en LEGO de préférence. C’est quoi le LEGO? C’est le Nederlands d’Elio, il fournit les pièces, à nous de construire la phrase. C’est Bert Kruismans[2] qui a inventé ça. Moi qui comprends le néerlandais d’Elio, (ça demande beaucoup de patience, mais on y arrive) je peux vous assurez que c’est tout à fait ça. Récemment encore, il affirmait dans un reportage de VTM, la chaine commerciale flamande, qu’il avait l’intention de rencontrer beaucoup de Flamands pour parler avec lui. « Je vais travail dur » a-t-il dit en néerlandais[3]. Oui il y a encore du travail.

Et puis sont sortis les plotkes, comment ça s’est passé vraiment autour de la table de négociations, ce qu’ils se sont dit, comme par exemple quand Benoit Lutgen a dit à Elio, sur le point d’arrêter tout pour la énième fois et ça après 18 heures de négociations sur la composition du gouvernement- ah non! Tu restes à table, pas question que tu partes!! Faut le tenir à l’œil ce Lutgen, il a l’air de rien comme ça, mais quand il pousse une gueulante même un Di Rupo se rassied fissa. Bref, paraît que deux heures plus tard, on l’avait notre gouvernement.

Et puis, pendant ces longues heures passées ensemble, des liens se tissent. Di Rupo et Lutgen sont devenus les meilleurs copains du monde et aussi à ce qu’il parait Vande Lanotte et Bart de Wever.

Vande Lanotte lui, raconte les desous des 90 jours de sa mission royale comme négociateur dans un livre intitulé « Johan Vande Lanotte, journal de bord d’une crise politique ». « Son ami » Bart De Wever signe la préface. Il raconte comment il a quitté la table des négociations, non pas pour aller chez le Roi, mais pour aller au chevet de sa mère; comment il l’a veillée pendant des jours et des jours tout en continuant sa mission (comment font-ils!) et comment il a raté le moment de sa mort. C’est trop bête, il était en train de regarder ses SMS et quand il a levé les yeux, elle ne respirait plus. A vrai dire, on ne sait pas si on doit en rire ou en pleurer.

Bart De Wever, lui, fait la gueule. Ça ne lui plait pas qu’ils y soient arrivés. Alors il nous bassine avec ce gouvernement qui n’a pas de majorité en Flandre, qui va coûter cher …. aux Flamands (aux autres aussi mais ça, il s’en fiche). Pourtant il a 40% d’intentions de vote en Flandre et sa cote ne cesse de monter. Alors, de quoi il se plaint? Bon évidemment c’est comme pour les subprimes, c’est du virtuel, s’il ne les monnaie pas vite ces voix, il risque de tout perdre. Et les autres partis flamands sont en train de tout faire pour qu’il se casse les dents aux élections communales de 2012. Des cartels anti-N-VA fleurissent de partout, à commencer par Anvers où il brigue le maïorat, le SP.a de Patrick Janssens, le CD&V et Groen! Font liste commune.

Mais c’est encore loin octobre 2012, des tas de choses peuvent arriver, une grève générale insurrectionnelle, l’éclatement de la zone euro, l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen (en France einh les amis, pas chez nous), la fin du monde. Selon certains, la fin du monde est prévue pour le 21 décembre 2012. Au moment où je vous écris, il nous reste exactement 370 jours, 3 heures, 24 minutes et 35 secondes (pour vous ça fera 15 jours en moins). C’est en tous les cas nettement moins que les 541 jours pour former ce gouvernement. Alors les amis profitez-en vite en 2012. Bonne année 2012.

 

 

 

 

 

 

 

[1] Matin Première (RTBF), 5 décembre 2011

 

[2] Le café serré du 17octobre 2011 (RTBF)

[3] Telefacts (VTM) du 6 décembre/2011

Auteur : Anne Gielczyk

Ecrit depuis 20 ans des chroniques intitulées "Humeurs judéo-flamandes" dans la revue de l'UPJB, Points Critiques

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